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Sa dernière lettre à M. Gentillini

Toulon salue ses LIBÉRATEURS AFRICAINS
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 08.01.04


Le Musée d'art de Toulon revient sur la Libération de la ville, en 1944, et évoque, à travers des films, des témoignages et des photos, l'importance des troupes coloniales. Dans l'armée commandée par le général de Lattre de Tassigny, un soldat sur deux était africain.
En 1944, Toulon a été la première bataille, sur la côte sud, que l'armée française ait livrée, avec les troupes alliées, pour libérer la France. Commandée par le général de Lattre de Tassigny, cette armée réunissait ceux qu'on appelait alors les indigènes, venus de l'empire colonial, ainsi que des Français des colonies et des évadés de la France occupée. Près d'un soldat sur deux était un Africain : les tirailleurs maghrébins et noirs constituaient alors le gros de l'infanterie.
C'est pour évoquer cette histoire souvent méconnue que les historiens et le conservateur en chef des musées toulonnais, François-Xavier Amprimoz, ont organisé, au Musée d'art de Toulon, une exposition intitulée:

« Nos libérateurs, Toulon août 1944 ». « On oublie souvent, lorsque l'on parle d'immigration, que les pères de bien des immigrés d'aujourd'hui furent un jour accueillis en libérateurs », observe l'historien qui a dirigé l'exposition, Grégoire Georges-Picot, auteur de l'ouvrage L'Innocence et la ruse, des étrangers dans la Résistance en Provence 1940-1944 (éd. Tirésias).
S'appuyant sur des photos, des films, des témoignages et des documents inédits, l'exposition a le mérite d'apporter un regard équilibré sur cette période, faisant place à l'ensemble des composantes qui ont permis la libération de la ville : hommes et femmes de la Résistance, troupes américaines, militaires français, qu'ils soient de métropole, pieds-noirs ou coloniaux. Une grande partie de ces documents porte sur la composante la moins souvent étudiée, celle des troupes coloniales.
A l'entrée de l'exposition, un numéro de mars 1944 du mensuel An-Nasr, édité en arabe par la France libre en direction des soldats maghrébins de l'armée française, reproduit une photo du général de Gaulle et la traduction en arabe de sa phrase célèbre : « La France a perdu une bataille mais la France n'a pas perdu la guerre. »
En août 1944, quand la première armée française vient libérer les Toulonnais, le sous-officier marocain Mohamed Salah observe : « Ils étaient étonnés de voir des gens bronzés (...) et ils se demandaient qui nous étions ! Alors ils hésitaient à sortir des caves, à sortir des abris, des endroits où ils se cachaient. Mais on leur disait : «Vous êtes libres. On est venus vous libérer, nous, les Marocains.» D'autres disaient : «Nous, les Algériens, ou les Tunisiens, ou les Sénégalais.» Alors, on voyait dans leurs yeux briller la confiance, ce mot de liberté... »
Une photo sortie d'un album de famille montre un soldat noir tenant affectueusement par les épaules deux gamins français. Un membre de la famille avait alors noté : « Derrière la maison, une compagnie de Noirs s'installe sous les pins. Ces Noirs sont parfaitement disciplinés, discrets, n'envahissent pas toute la propriété. Les deux enfants se sont infiltrés au milieu d'eux et ont été gâtés et caressés, on les a bourrés de boîtes de bonbons. »
Dans un film de témoignages d'anciens combattants, réalisé en 2002, Samuel Ekwé, un soldat camerounais du premier régiment de fusiliers marins, se souvient de l'accueil des populations libérées : « Les gens étaient pauvres. Ils n'avaient même pas les chaussures, les babouches, rien que les sabots qui faisaient cling-clang sur les pavés. Ils ont été accueillants envers nous. Ils ont été contents. Et nous, on était les sauveurs. Les sauveurs ! » D'autres racontent leur enrôlement forcé. « On m'a battu pour aller là-bas », note Mahi Gogoua, ivoirien.
Selon l'historien Grégoire Georges-Picot, la situation au sein des trois grandes composantes des bataillons coloniaux n'était pas la même : « Environ 99 % des Marocains ont été des engagés volontaires. Parmi les Algériens, les volontaires représentent environ les deux tiers des effectifs ; les autres ont été appelés. En revanche, les quatre cinquièmes des Africains ont été incorporés de force. » En hommage aux soldats noirs de l'armée française, Léopold Sédar Senghor, prisonnier en Allemagne de 1940 à 1942, a d'ailleurs écrit un recueil de poèmes, Hosties noires (éd. Le Seuil), où il salue, « tous réunis », « le Cafre le Kabyle/ le Somali le Maure/ (...) le mineur des Asturies/ le Juif chassé d'Allemagne/ et tous les gars de Saint-Denis ».
Ces documents sont accompagnés de panneaux pédagogiques sur la Résistance, les opérations militaires, la progression des troupes alliées. A côté du drapeau du régiment de tirailleurs sénégalais commandé par le colonel Raoul Salan, un texte rappelle que ce corps d'armée a subi de très lourdes pertes humaines : la bataille de Provence a été, avec celle d'Alsace, l'une des plus meurtrières de la Libération. « La grande majorité des tués et des blessés ont été des indigènes, entre la moitié et les deux tiers selon les unités où le décompte peut être fait, explique Grégoire Georges-Picot. Ils formaient le gros de l'infanterie, prise dans des combats de rue sanglants. » L'exposition, qui s'accompagne d'un important volet destiné aux élèves et aux enseignants, tournera, au printemps 2004, dans des établissements scolaires du Var et de la région.
Près de soixante ans après la Libération, les conflits de mémoire restent vifs à Toulon. Pendant la guerre, la ville a été particulièrement éprouvée par l'occupation allemande et les bombardements alliés. Dans les années 1960, elle a accueilli une nombreuse population pied-noire, franchement hostile au général de Gaulle : le héros de la Résistance était aussi l'homme des accords d'Evian de 1962 qui reconnaissaient l'indépendance de l'Algérie, un crime impardonnable aux yeux de bien des rapatriés. Plus récemment, la ville a été profondément déchirée par les thématiques xénophobes qui ont permis au Front national de diriger la mairie de 1995 à 2001.
A Toulon, le passé reste présent, comme en témoigne la controverse sur l'un des gestes symboliques accomplis par la mairie FN : donner à un carrefour de Toulon le nom du « général Raoul Salan, libérateur de Toulon en 1944 ». Considéré comme un héros par les associations pied-noires les plus radicales, le colonel Salan a commandé le 6e régiment de tirailleurs sénégalais, qui avait pris une part importante dans la libération de Toulon. Devenu général, Salan a ensuite été l'un des dirigeants de l'Organisation armée secrète (OAS), qui avait tenté de s'opposer par la violence et les attentats à l'indépendance de l'Algérie.
Rappelant que le militaire n'était pas général en 1944, la Ligue des droits de l'homme de Toulon demande que l'inscription « général » soit, au minimum, remplacée par celle de « colonel ». A ce jour, la mairie (UMP) n'a pas donné suite.

Catherine Bédarida

3 octobre 1943 :
Des goumiers marocains entrent dans Bastia.
Selon l’historien Grégoire Georges Picot, environ 99 % des Marocains étaient des engagés volontaires.
Un mensuel, « An Nasr » était édité en Arabe par la France libre en direction des soldats maghrébins de l’armée Française.

La famille de Kouadio Adjoumani, chef des Abrons de Côte d’Ivoire.

Trois des fils de ce chef se portèrent volontaires pour libérer la France.

 

Des idées pour un musée de l'immigration
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 08.01.04
« LEUR HISTOIRE est notre histoire » : le slogan illustre l'esprit dans lequel travaille la mission de préfiguration du futur musée de l'immigration, dirigée par l'ancien ministre Jacques Toubon (UMP). Relancée en avril par le gouvernement, la mission doit remettre son projet au printemps 2004. Un colloque, organisé en novembre à la Bibliothèque nationale de France (BNF), a permis de dessiner les contours de ce futur centre de ressources et de mémoire de l'immigration.
Ouvert au grand public, le centre est destiné à mettre en valeur le rôle de l'immigration dans la construction de la France, d'un point de vue économique, social et culturel. En lien avec un forum d'associations, un comité scientifique a été constitué avec des sociologues, tel Azouz Begag, des historiens, comme Philippe Joutard, Michelle Perrot ou Philippe Dewitte, des muséologues, comme Françoise Cachin, ancienne directrice des Musées de France, et des spécialistes de l'immigration, tel Patrick Weil, auteur d'un rapport remarqué sur la nationalité en 1997.
Le comité scientifique entend retracer l'histoire de l'immigration en France, depuis le début du XIXe siècle. « L'immigration a accompagné la construction de la société française, dont les fondements se sont consolidés au XIXe siècle : révolution industrielle, mise en place d'un Etat-nation moderne », note le rapport du comité.

La France, qui a reçu des étrangers sans discontinuer, « partage avec ses immigrés une histoire commune, faite de conflits et de recompositions, où se croisent très tôt immigrants de l'étranger et immigrants issus de l'histoire coloniale ».


TRAVAILLEURS ET RÉFUGIÉS


Immigrés belges, italiens, portugais ou maghrébins ont connu des expériences diverses, de même que les réfugiés, des juifs russes d'avant 1914 aux Arméniens des années 1920, Espagnols des années 1930 ou Asiatiques des années 1970. Les politiques d'immigration qui ont accompagné ces arrivées ont, elles aussi, fluctué. Entre l'Etat xénophobe la préférence nationale de Vichy - et l'Etat appliquant le principe d'égalité,l'histoire française a été souvent conflictuelle.


Le centre-musée devrait mettre en lumière les apports de l'immigration afin de favoriser « la prise de conscience de tout ce que la grandeur nationale doit aux étrangers de France et à leurs héritiers », note encore le rapport. La démographie, la construction de l'industrie moderne figurent parmi les apports les plus significatifs. Les étrangers ont aussi contribué aux combats politiques ou syndicaux nationaux, comme en témoigne l'histoire de la deuxième guerre mondiale et de la Résistance.
Concrètement, les collections du musée pourraient réunir gravures, photos, films, souvenirs de famille, oeuvres d'art, récits de vie, objets de la vie quotidienne... Pour le grand public, Françoise Cachin envisage de présenter la reconstitution d'un bureau d'accueil des nouveaux arrivants, des cartes commentées sur les circuits selon les origines et les périodes, un mur couvert des noms des artistes les plus prestigieux, comme Chopin, Offenbach, Brancusi, Picasso, Cioran ou Kundera.
La mission souhaite accéder aux archives des grandes industries qui ont employé une nombreuse main-d'oeuvre immigrée, comme Renault. « Si la France est la quatrième puissance économique mondiale, elle le doit aussi au travail des immigrés », rappelle Philippe Dewitte.
La question du lieu pour ce centre-musée reste en débat. La mission envisage d'implanter l'institution au palais de la Porte- Dorée, à Paris, dans les locaux de l'ancien Musée des arts d'Afrique et d'Océanie, mais elle hésite, car il s'agit d'un des seuls lieux de mémoire subsistant de la période coloniale. Faut-il le consacrer à l'immigration alors même qu'il n'existe pas, en France, « de lieu dédié à l'histoire de la colonisation », interrogeait Philippe Dewitte lors du colloque de novembre à la BNF.

Catherine Bédarida