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HOMMAGE à PIERRRE PRADIER - Qu’est-ce qui fait courir David ?


EXTRAIT DE LA REVUE INGÉRENCES. N°1 JUIN 1992, PIERRE PRADIER, « QU’EST-CE QUI FAIT COURIR DAVID ?»

Quand tout aura été dit, quand auront été épuisées toutes Les hypothèses. les tentatives d’interprétation qu’élaborent les moralistes, les psychanalystes, les essayistes, Les journalistes, quand auront été disséqués les tenants et aboutissants sociologiques et politiques des incroyables bouleversements qu’a connus notre monde ces vingt dernières années, sera-t-on plus à même de donner quelques éclaircissements sur La volonté de quelques uns d’oeuvrer au côté des petits, des malades, des blessés, des opprimés? Probablement pas. Alors, restera encore posée la question de fond, que résume -si bien un titre de film « Qu’est-ce qui fait courir David ? » A quoi tient cette rage de partir pour s’occuper de ce qui ne vous regarde pas, cette frénésie d’aller, au mépris du sens commun, aider, soigner et témoigner?

Chez beaucoup de ceux qui s’engagent dans l’action humanitaire. on peut discerner une exigence intérieure de fidélité au message que nous ont transmis nos familles, nos écoles, nos églises, message de solidarité, de civisme, de charité et l’action humanitaire peut alors être considérée comme l’aspect positif dune certaine forme de conservatisme, de traditionalisme « Je pars pour être à la hauteur de ce q’attendent de moi mes parents, mes maîtres, ou mes amis»

I...! Un aspect plus narcissique peut souvent être repéré: l’espoir d’accéder au monde « héroïque» auquel
L’opinion publique française assimile volontiers l’action humanitaire. f.. -I

Le désir de partager une certaine forme de gloire, substitut de transcendance, d’éternité ou d’infini. La gloire choisie parce que la voie vers La vie éternelle semble problématique ou simplement ignorée ou niée .Le besoin d’être enfin efficace, même a l’échelon infinitésimal, qui anime ceux qui ont déjà oeuvré comme militants dans le champ politique. syndical, ou religieux

Doit être prise en compte la joie de la vérité retrouvée ou à tout Le moins, de la fin des mensonges. Rencontrer un malade, le regarder attentivement, palper son ventre, ausculter son
coeur, [examiner avec minutie, tenter de comprendre la nature de son mal, soumettre ce malade a un traitement, cela ne met pas à l’abri de l’erreur mais c’est là, à coup sûr, une façon de ne pas mentir. Tànt de fois, le mensonge idéologique, Le fanatisme, le nationalisme, la rigidité intégriste, auront empêché la rencontre directe d’un regard, l’abandon à ta confiance, la compassion tout simplement l’échange entre hommes libres. Les massacres qu’ont vécu l’ex-Yougoslavie ou la Somalie restent à cet égard exemplaires. Ceux qui interviennent là-bas dans un esprit de fraternité perdent vite leurs illusions. Impossible de comprendre. Le Liban, déjà, nous avait montré cet inextricable imbroglio de partis, de religions et d’intérêts sordides entrecroises dont les alliances se faisaient et se défaisaient on quelques semaines.

Apprentissage de l’humilité « restons en aux choses simples, plaies de l’abdomen, dénutrition, fractures ouvertes, infections, épidémies. voilà l’inacceptable auquel nous avons accès, prenons tout cela en charge

Au-delà de l’indignation, de La colère, la tentation de se mobiliser, de rentrer chez soi, tailler ses rosiers et lire La Fontaine , d’écarter d’un revers de ta main, toutes ces infamies. « Mais qu’ est-ce que je suis venu faire ici, moi ? Mais qu’est-ce que j’ai de commun avec ces fous, ces assassins, mais en quoi cela me concerne- t- il ? Allez, on s’en va, on rentre à La maison, y en a vraiment assez, Laissons les Loups se dévorer entre eux, je n’ai rien à voir avec ces psychotiques et ces équarrisseurs ». Et puis, à quelques pas de là, il y a cette vieille femme, le visage ridé sous son fichu noir, et son sourire édenté, qui a préparé un café, et fait cuire des petits gâteaux. juste pour dire merci parce que sa petite fille va mieux... Comment résister ? On reste... Pire on est heureux de rester. Bien sûr on se jette dans [‘action humanitaire et plus précisément encore dans la médecine humanitaire pour se faire plaisir, ce n est pas le genre d’activité qu’on développe en traînant les pieds. [... Le plaisir reste donc un élément majeur de l’action engagée. Mais comme tous Les vrais plaisirs, celui-là n’est pas solitaire, l’action humanitaire se mène en groupe, « en famille», dans l’amitié, avec le danger que l’appartenance comporte.

IL n’y a pas d’engagement personnel vrai là dedans, les « humanitaires» tressaillent à la lecture de la presse ou en regardant leur écran de télévision, ils s’indignent, sautent dans un avion, acceptent de peu ou de mat manger. D’attraper quelques parasites. de dormir à la dure, t..]… Puis ils replient leur bagage, atterrissent à Roissy et dînent en ville, chez des amis de la rive gauche, où les coeurs sensibles palpitent au récit de leurs exploits.
La certitude de ne point appartenir à ce monde au secours duquel on vole, la certitude de retrouver, au retour, l’obélisque au milieu de la Concorde, marque pourtant l‘infranchissable frontière. Les humanitaires sont enfants de La Sainte Eglise et de la démocratie parlemenfaire, ils ne s’acculfurent pas dans les pays où les mènent les malheurs de notre monde, ils demeurent tous dans la tiédeur de leur un univers intérieur, aussi prisonniers de leur occidentalité que Les clochards Le sont de leur misére. Le geste de boucler son sac en février 93. pour partir en Bosnie, est- il donc très différent du geste qu’on taisait en 75 pour partir à Beyrouth !-Sommes- nous aujour-d’hui, plus angoisses, plus perplexes ? La peur, les doutes ont-ils entamé la résolution ? la jubilation du départ en mission s’est- elle émoussée ? Probablement. Et pourtant l’mpératif besoin de courir là où les hommes souffrent demeure intact. peut -être n’ est-ce seulement qu’une question d’émotivité, J...) ou, peut-être la présence de ce que Jean Martin Charcot na jamais réussi à trouver sous son scalpel...

Claude et Simone Guilmet

des amis , des modèles!