Presses et Textes Galerie photos Famille Liens Contact Livre d'or 01-Déc-2003 
 

 

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"Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…..
tra lalalala… (Ch.Aznavour – la Bohême)

En 1975, dans un quartier de Beyrouth, abandonné par ses habitants, 80.000 Libanais, chiites, réfugiés du Sud-Liban, s'entassent dans des immeubles vétustes et reçoivent tous les jours, par dizaines, des obus, des roquettes, des bombes que leurs envoient généreusement les chrétiens, les musulmans-sunnites, les palestiniens….ils n'avaient pas beaucoup d'amis , les chiites, à l'époque.
Ce sont des pauvres, ils sont arrivés avec leur matelas sur une charrette à bras ou sur le toit d'une vieille voiture bringuebalante.
Pas un médecin, pas un chirurgien, pas un pédiatre dans ce kilomètre carré, isolé du reste de la ville.
L'Imam Moussa Sadr, leur chef spirituel (que le colonel Khadafi fera assassiner quelques années plus tard) lance un appel au secours.
MSF vient de naître, ce sera notre première mission de plusieurs mois lancée en zone de guerre urbaine
Petite équipe chirurgicale, un chirurgien, un anesthésiste, une panseuse et une infirmière de soins. Une tonne de matériel, et de solutés, pas plus et en avant !
C'est Bernard Kouchner, bien sûr, qui a lancé l'opération. Opération qui semble aujourd'hui impensable, goutte d'eau thérapeutique dans un océan de douleurs.
Aucun bénéfice à en tirer, sinon pour ceux qui auront eu le bon goût d'attendre notre arrivée pour être blessés et dont l'artère poplitée sectionnée sera liée en amont, ce qui lui évitera de mourir d'hémorragie sous les yeux désolés de la famille.
Y a-t-il toujours place pour de petites équipes de soins et/ou de pédagogie médicale, dans un monde où les populations déplacées se comptent par centaines de milliers, où les organisations humanitaires sont devenues des mastodontes qui se déplacent en convois lourds, sous la protection de blindés des casques bleus ?
A mon sens, oui .
Dans l'urgence, d'abord . Aucun doute là dessus
Pour faire quoi? De la médecine d'abord : accueillir, examiner, diagnostiquer, traiter, évacuer des malades, des blessés, des parturientes ; pour accompagner ceux qui, sur place sont déjà au travail et accomplissent des gestes de soins avec un succès….inégal .
Etre à leur côté, les encadrer, corriger un geste malhabile, enseigner un peu de physiopathologie, détailler une technique, expliquer le pourquoi et le comment d'un examen ou d'une attitude thérapeutique.
Tout cela est essentiel tout cela reste possible, tout cela fait aussi partie de l'engagement pris le jour où nous avons souscrit à ce fameux serment d'Hippocrate, qui nous a fait sourire le jour où nous l'avons prononcé et qui trouve là sa justification la plus aiguë.
De la santé, aussi, ce qui n'est pas la même chose. Les médecins français sont à cet égard particulièrement peu éduqués. Des générations entières de médecins, formés dans nos Facultés ont cru que la médecine et la santé, c'était bonnet blanc et blanc bonnet.
Mais faciliter l'accès à l'eau potable, tenter d'aménager l'espace de la vie quotidienne, promouvoir le lavage des mains, des vêtements ou de la literie, enseigner la discipline de la défécation, lutter pour obtenir un apport calorique suffisant et équilibré, tout cela n'est pas de la médecine, c'est pourtant à nous, à vous de promouvoir et d'enseigner avec une bienveillante rigueur à ceux qui sont sur place, ces conditions de la santé.
Faut-il, pour ce faire, mettre sur pied d'énormes machines logistiques , comme MSF, MDM ou l'ACF ont été amenés à le faire ? Certainement pas. Tout d'abord parce que ces machineries existent et qu'il serait absurde de vouloir les multiplier à l'envi. D'autre part, parce que ces grandes associations riches en matériel et en personnels d'autres disciplines sont très souvent en demande de personnels soignants de bonne texture. Ce n'est attaquer personne que de dire des vérités dont ces organisations sont très conscientes. Superbes lorsqu'il s'agit d'acheminer des tentes, des couvertures, des centaines de tonnes de biscuits , de rations de survie et de conserves, elles emploient aussi les services de véritables spécialistes de l'évaluation des besoins, de la planification sanitaire, de la logistique médicale et pharmaceutique, des épidémiologistes et de sagaces statisticiens. Heureusement que ces gens là existent, ils sont indispensables, par les temps qui courent, mais les médecins de l'humanitaire doivent d'abord être de bons médecins, bien connaître la médecine et l'exercer avec talent, dans leur services hospitaliers, leur cabinets, leurs cliniques et au lit des malades. Entre un bon médecin, parfois un peu inquiet parce qu'il accomplit sa première mission humanitaire et un vieux baroudeur de l'humanitaire qui ânonne quelques notions approximatives de médecine, le choix est vite fait.
Ces grandes agences ont besoin de praticiens de qualité, de cliniciens de haut niveau, comme savent l'être les pédiatres, elles le savent, elles le disent et rien n'empêche de travailler en binôme avec elles, c'est même un plus pour les populations dans le besoin. Chacun en est tout-à-fait conscient.
Il convient également de mentionner les reproches des pointilleux de l'enseignement de la médecine dont le langage, volontiers condescendant peut se traduire ainsi : "Enseigner la médecine est un métier, une vocation, il y a des universitaires pour l'exercer, alors, s'il vous plaît, pas d'enseignement au rabais . Laissez nous faire , nous organisons des sessions, des rencontres, des colloques, des EPU, n'allez pas vous mêler de ça ." La difficulté vient du fait que les Burkinabe, les Moldaves ou les Laotiens sont en immense appétit d'apprendre et n'ont rigoureusement aucune chance de pouvoir un jour participer à ce type de manifestation , rarement adaptée à leurs besoins, au demeurant.
Bien sûr, il est intéressant de savoir évaluer la fraction d'éjection systolique du ventricule gauche, mais il est souvent plus utile d'apprendre le délicat maniement de la palette antibiotique, surtout quand le choix est réduit.
Quels sont au juste les atouts que nous avons en main ?
La compétence professionnelle, la connaissance, de la pathologie et de la thérapeutique.
Une certaine propension à partager cette richesse
Une certaine ouverture d'esprit et un appétit de connaître les autres
Une entière disponibilité pendant des périodes, certes relativement courtes, mais entièrement consacrées à ce travail.
Quels sont les manques ?
Manque de temps :
la présence en personne des médecins sur zone sera forcément brève, aussi bien pour les hospitaliers prisonniers des collègues qui assurent la présence et les gardes, que pour les libéraux, soumis à des impératifs d'association ou de clientèle. Il existe donc une rotation relativement rapide des personnels engagés . C'est une difficulté plus aisée à surmonter en situation d'urgence que dans une intervention dite de développement, où la succession des équipes peut être mal perçue par nos partenaires locaux. Cette rotation des intervenants doit s'accompagner d'un partage des tâches assez rigoureux, en particulier quand divers chapitres d'enseignement doivent être abordés, afin d'éviter les doublons, voire les approches parfois diverses des mêmes problèmes par des praticiens différents . ……
Manque d'argent :
Rarement insurmontable, il est peu de missions réellement utiles auxquelles il aura fallu renoncer faute de financement. L'argent, à force de démarches, de rencontres et de plaidoyers finit toujours par arriver,
jamais à temps, jamais en quantité suffisante, mais c'est un problème au total plus facile à gérer que celui du temps.
Faut-il établir un distinguo absolu entre l'action d'urgence et l'action de développement , quand on parle de médecine ?
S'agit-il de stratégies fondamentalement différentes ?
Certes, la situation d'urgence va privilégier "le geste qui sauve"
Un fil autour d'un vaisseau qui saigne, un drain dans une plèvre, un cathéter dans une veine, un tube dans une trachée, une réhydratation salvatrice occupent les mains des médecins et calment leur anxiété mais au total, qu'est-ce donc que le sous développement, le dénuement scientifique et technique, sinon une situation d'urgence qui dure?
Il faudra faire soi même, apprendre à d'autres à faire, faire faire, équiper ceux auprès desquels on va œuvrer.
Votre intervention dans les situations d'urgence permet d'atteindre, de façon ponctuelle, une relative qualité du diagnostic et du traitement, mais quelques semaines après la période la plus chaude, voilà la catastrophe passée, la paix revenue, ou au moins la situation stabilisée . Les malades vont donc être laissés dans l'exacte situation où ils étaient avant votre arrivée .Aussi démunis, aussi fragiles, aussi exposés.
Alors, on refait ses bagages et on rentre en France, en souhaitant bon courage à tous ceux qu'on a côtoyés pendant ces moments difficiles ?
Personne ne s'y résout de gaîté de cœur. Impossible! On ne peut pas faire ça . Les visages des infirmières et des confrères qu'on a connus sur place, les regards des enfants, l' angoisse des proches, rarement exprimée tant elle est noyée sous les tonnes de remerciements, tous ces reproches muets empêchent de tout planter là et de revenir en sifflotant vers ces lieux bénis que sont nos hopitaux, nos cliniques, nos services, nos cabinets, notre famille.
On va donc laisser en plan, ces lieux inhospitaliers (à tous les sens du terme), sans moyens, cet hopital sans radio, sans labo, sans matériel, sans équipement, sans médicaments, sans moyens ….
Ainsi se transforme une mission d'urgence en une mission de développement , par la sensation aiguë de solidarité obligatoire, de la nécessité de continuer, de revenir, d'aider à acquérir non pas un équipement sophistiqué de résonance magnétique, mais bien du strict minimum qui permet de rendre quelques malades à la vie.
Les autorités politiques et administratives, les médecins de santé publique froncent les sourcils devant ces coups de cœur , de telles initiatives ne cadrent pas avec le plan d'équipement , avec les décisions prises à l'échelon ministériel ou préfectoral. Des besoins au moins aussi importants ont été identifiés ailleurs….
Ils n'ont pas forcément tort, mais le cœur a des raisons….
Il faudra donc écouter et composer.
Et on composera. Là commence le côté politique . Vouloir rester en deçà, refuser de débattre, c'est rendre un mauvais service, nous devons encore accepter ces servitudes supplémentaires.

Puisque nous en sommes à la politique, je ne peux m'empêcher de donner mon sentiment à ceux d'entre nous, épris de pureté, qui ne veulent pas se laisser entraîner sur ce terrain dangereux.
La quasi totalité des actions d'urgence dans lesquelles nous nous engagerons, sauf quelques catastrophes naturelles (lez raz de marée ne font pas de politique, d'accord !) sont de nature politique, les guerres civiles, les déplacements de populations, les famines , les épidémies , le choléra lui même (voir l'opération Turquoise), tout cela est très lourdement politique.
Il faut soigner, c'est notre seule noblesse, c'est notre premier devoir.
Mais il faut garder les yeux ouverts et le jugement aiguisé.
Pour en revenir au serment d'Hippocrate, déjà cité, l'impératif bien connu :"Ma bouche taira ce que mes yeux ont vu et ce que mes oreilles ont entendu" doit être éclairé par la seule règle qui vaille : le plus grand bien des malades .
Il faudra donc témoigner aussi.
De ce qui aura été vu et entendu, il faut nommer l'injustice et le crime, il faut lutter contre.
De toutes façons, se retrouver au Salvador dans un petit centre de santé dévasté par une incursion des paramilitaires, au Liban auprès des petits blessés par éclats d'obus, en Mer de Chine pour recueillir les boat-people, ou au Burundi pour monter un centre de nutrition , ne cherchons pas, c'est déjà faire de la politique.
Se ranger aux côtés des petits, des abandonnés, des pauvres, des affamés et des malades, sans demander une carte d'identité, c'est faire de la politique.
Après cela, au diable les partis, les appartenances, les affiliations, si la médecine nous apprenait à être un peu plus humains , ce serait déjà un beau parcours.