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"Je vous parle d'un temps que
les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…..
tra lalalala… (Ch.Aznavour – la Bohême)
En 1975, dans un quartier de Beyrouth, abandonné
par ses habitants, 80.000 Libanais, chiites, réfugiés du
Sud-Liban, s'entassent dans des immeubles vétustes et reçoivent
tous les jours, par dizaines, des obus, des roquettes, des bombes que
leurs envoient généreusement les chrétiens, les musulmans-sunnites,
les palestiniens….ils n'avaient pas beaucoup d'amis , les chiites, à
l'époque.
Ce sont des pauvres, ils sont arrivés avec leur matelas sur une
charrette à bras ou sur le toit d'une vieille voiture bringuebalante.
Pas un médecin, pas un chirurgien, pas un pédiatre dans
ce kilomètre carré, isolé du reste de la ville.
L'Imam Moussa Sadr, leur chef spirituel (que le colonel Khadafi fera assassiner
quelques années plus tard) lance un appel au secours.
MSF vient de naître, ce sera notre première mission de plusieurs
mois lancée en zone de guerre urbaine
Petite équipe chirurgicale, un chirurgien, un anesthésiste,
une panseuse et une infirmière de soins. Une tonne de matériel,
et de solutés, pas plus et en avant !
C'est Bernard Kouchner, bien sûr, qui a lancé l'opération.
Opération qui semble aujourd'hui impensable, goutte d'eau thérapeutique
dans un océan de douleurs.
Aucun bénéfice à en tirer, sinon pour ceux qui auront
eu le bon goût d'attendre notre arrivée pour être blessés
et dont l'artère poplitée sectionnée sera liée
en amont, ce qui lui évitera de mourir d'hémorragie sous
les yeux désolés de la famille.
Y a-t-il toujours place pour de petites équipes de soins et/ou
de pédagogie médicale, dans un monde où les populations
déplacées se comptent par centaines de milliers, où
les organisations humanitaires sont devenues des mastodontes qui se déplacent
en convois lourds, sous la protection de blindés des casques bleus
?
A mon sens, oui .
Dans l'urgence, d'abord . Aucun doute là dessus
Pour faire quoi? De la médecine d'abord : accueillir, examiner,
diagnostiquer, traiter, évacuer des malades, des blessés,
des parturientes ; pour accompagner ceux qui, sur place sont déjà
au travail et accomplissent des gestes de soins avec un succès….inégal
.
Etre à leur côté, les encadrer, corriger un geste
malhabile, enseigner un peu de physiopathologie, détailler une
technique, expliquer le pourquoi et le comment d'un examen ou d'une attitude
thérapeutique.
Tout cela est essentiel tout cela reste possible, tout cela fait aussi
partie de l'engagement pris le jour où nous avons souscrit à
ce fameux serment d'Hippocrate, qui nous a fait sourire le jour où
nous l'avons prononcé et qui trouve là sa justification
la plus aiguë.
De la santé, aussi, ce qui n'est pas la même chose. Les médecins
français sont à cet égard particulièrement
peu éduqués. Des générations entières
de médecins, formés dans nos Facultés ont cru que
la médecine et la santé, c'était bonnet blanc et
blanc bonnet.
Mais faciliter l'accès à l'eau potable, tenter d'aménager
l'espace de la vie quotidienne, promouvoir le lavage des mains, des vêtements
ou de la literie, enseigner la discipline de la défécation,
lutter pour obtenir un apport calorique suffisant et équilibré,
tout cela n'est pas de la médecine, c'est pourtant à nous,
à vous de promouvoir et d'enseigner avec une bienveillante rigueur
à ceux qui sont sur place, ces conditions de la santé.
Faut-il, pour ce faire, mettre sur pied d'énormes machines logistiques
, comme MSF, MDM ou l'ACF ont été amenés à
le faire ? Certainement pas. Tout d'abord parce que ces machineries existent
et qu'il serait absurde de vouloir les multiplier à l'envi. D'autre
part, parce que ces grandes associations riches en matériel et
en personnels d'autres disciplines sont très souvent en demande
de personnels soignants de bonne texture. Ce n'est attaquer personne que
de dire des vérités dont ces organisations sont très
conscientes. Superbes lorsqu'il s'agit d'acheminer des tentes, des couvertures,
des centaines de tonnes de biscuits , de rations de survie et de conserves,
elles emploient aussi les services de véritables spécialistes
de l'évaluation des besoins, de la planification sanitaire, de
la logistique médicale et pharmaceutique, des épidémiologistes
et de sagaces statisticiens. Heureusement que ces gens là existent,
ils sont indispensables, par les temps qui courent, mais les médecins
de l'humanitaire doivent d'abord être de bons médecins, bien
connaître la médecine et l'exercer avec talent, dans leur
services hospitaliers, leur cabinets, leurs cliniques et au lit des malades.
Entre un bon médecin, parfois un peu inquiet parce qu'il accomplit
sa première mission humanitaire et un vieux baroudeur de l'humanitaire
qui ânonne quelques notions approximatives de médecine, le
choix est vite fait.
Ces grandes agences ont besoin de praticiens de qualité, de cliniciens
de haut niveau, comme savent l'être les pédiatres, elles
le savent, elles le disent et rien n'empêche de travailler en binôme
avec elles, c'est même un plus pour les populations dans le besoin.
Chacun en est tout-à-fait conscient.
Il convient également de mentionner les reproches des pointilleux
de l'enseignement de la médecine dont le langage, volontiers condescendant
peut se traduire ainsi : "Enseigner la médecine est un métier,
une vocation, il y a des universitaires pour l'exercer, alors, s'il vous
plaît, pas d'enseignement au rabais . Laissez nous faire , nous
organisons des sessions, des rencontres, des colloques, des EPU, n'allez
pas vous mêler de ça ." La difficulté vient du
fait que les Burkinabe, les Moldaves ou les Laotiens sont en immense appétit
d'apprendre et n'ont rigoureusement aucune chance de pouvoir un jour participer
à ce type de manifestation , rarement adaptée à leurs
besoins, au demeurant.
Bien sûr, il est intéressant de savoir évaluer la
fraction d'éjection systolique du ventricule gauche, mais il est
souvent plus utile d'apprendre le délicat maniement de la palette
antibiotique, surtout quand le choix est réduit.
Quels sont au juste les atouts que nous avons en main ?
La compétence professionnelle, la connaissance, de la pathologie
et de la thérapeutique.
Une certaine propension à partager cette richesse
Une certaine ouverture d'esprit et un appétit de connaître
les autres
Une entière disponibilité pendant des périodes, certes
relativement courtes, mais entièrement consacrées à
ce travail.
Quels sont les manques ?
Manque de temps :
la présence en personne des médecins sur zone sera forcément
brève, aussi bien pour les hospitaliers prisonniers des collègues
qui assurent la présence et les gardes, que pour les libéraux,
soumis à des impératifs d'association ou de clientèle.
Il existe donc une rotation relativement rapide des personnels engagés
. C'est une difficulté plus aisée à surmonter en
situation d'urgence que dans une intervention dite de développement,
où la succession des équipes peut être mal perçue
par nos partenaires locaux. Cette rotation des intervenants doit s'accompagner
d'un partage des tâches assez rigoureux, en particulier quand divers
chapitres d'enseignement doivent être abordés, afin d'éviter
les doublons, voire les approches parfois diverses des mêmes problèmes
par des praticiens différents . ……
Manque d'argent :
Rarement insurmontable, il est peu de missions réellement utiles
auxquelles il aura fallu renoncer faute de financement. L'argent, à
force de démarches, de rencontres et de plaidoyers finit toujours
par arriver,
jamais à temps, jamais en quantité suffisante, mais c'est
un problème au total plus facile à gérer que celui
du temps.
Faut-il établir un distinguo absolu entre l'action d'urgence et
l'action de développement , quand on parle de médecine ?
S'agit-il de stratégies fondamentalement différentes ?
Certes, la situation d'urgence va privilégier "le geste qui
sauve"
Un fil autour d'un vaisseau qui saigne, un drain dans une plèvre,
un cathéter dans une veine, un tube dans une trachée, une
réhydratation salvatrice occupent les mains des médecins
et calment leur anxiété mais au total, qu'est-ce donc que
le sous développement, le dénuement scientifique et technique,
sinon une situation d'urgence qui dure?
Il faudra faire soi même, apprendre à d'autres à faire,
faire faire, équiper ceux auprès desquels on va œuvrer.
Votre intervention dans les situations d'urgence permet d'atteindre, de
façon ponctuelle, une relative qualité du diagnostic et
du traitement, mais quelques semaines après la période la
plus chaude, voilà la catastrophe passée, la paix revenue,
ou au moins la situation stabilisée . Les malades vont donc être
laissés dans l'exacte situation où ils étaient avant
votre arrivée .Aussi démunis, aussi fragiles, aussi exposés.
Alors, on refait ses bagages et on rentre en France, en souhaitant bon
courage à tous ceux qu'on a côtoyés pendant ces moments
difficiles ?
Personne ne s'y résout de gaîté de cœur. Impossible!
On ne peut pas faire ça . Les visages des infirmières et
des confrères qu'on a connus sur place, les regards des enfants,
l' angoisse des proches, rarement exprimée tant elle est noyée
sous les tonnes de remerciements, tous ces reproches muets empêchent
de tout planter là et de revenir en sifflotant vers ces lieux bénis
que sont nos hopitaux, nos cliniques, nos services, nos cabinets, notre
famille.
On va donc laisser en plan, ces lieux inhospitaliers (à tous les
sens du terme), sans moyens, cet hopital sans radio, sans labo, sans matériel,
sans équipement, sans médicaments, sans moyens ….
Ainsi se transforme une mission d'urgence en une mission de développement
, par la sensation aiguë de solidarité obligatoire, de la
nécessité de continuer, de revenir, d'aider à acquérir
non pas un équipement sophistiqué de résonance magnétique,
mais bien du strict minimum qui permet de rendre quelques malades à
la vie.
Les autorités politiques et administratives, les médecins
de santé publique froncent les sourcils devant ces coups de cœur
, de telles initiatives ne cadrent pas avec le plan d'équipement
, avec les décisions prises à l'échelon ministériel
ou préfectoral. Des besoins au moins aussi importants ont été
identifiés ailleurs….
Ils n'ont pas forcément tort, mais le cœur a des raisons….
Il faudra donc écouter et composer.
Et on composera. Là commence le côté politique . Vouloir
rester en deçà, refuser de débattre, c'est rendre
un mauvais service, nous devons encore accepter ces servitudes supplémentaires.
Puisque nous en sommes à la politique, je ne peux
m'empêcher de donner mon sentiment à ceux d'entre nous, épris
de pureté, qui ne veulent pas se laisser entraîner sur ce
terrain dangereux.
La quasi totalité des actions d'urgence dans lesquelles nous nous
engagerons, sauf quelques catastrophes naturelles (lez raz de marée
ne font pas de politique, d'accord !) sont de nature politique, les guerres
civiles, les déplacements de populations, les famines , les épidémies
, le choléra lui même (voir l'opération Turquoise),
tout cela est très lourdement politique.
Il faut soigner, c'est notre seule noblesse, c'est notre premier devoir.
Mais il faut garder les yeux ouverts et le jugement aiguisé.
Pour en revenir au serment d'Hippocrate, déjà cité,
l'impératif bien connu :"Ma bouche taira ce que mes yeux ont
vu et ce que mes oreilles ont entendu" doit être éclairé
par la seule règle qui vaille : le plus grand bien des malades
.
Il faudra donc témoigner aussi.
De ce qui aura été vu et entendu, il faut nommer l'injustice
et le crime, il faut lutter contre.
De toutes façons, se retrouver au Salvador dans un petit centre
de santé dévasté par une incursion des paramilitaires,
au Liban auprès des petits blessés par éclats d'obus,
en Mer de Chine pour recueillir les boat-people, ou au Burundi pour monter
un centre de nutrition , ne cherchons pas, c'est déjà faire
de la politique.
Se ranger aux côtés des petits, des abandonnés, des
pauvres, des affamés et des malades, sans demander une carte d'identité,
c'est faire de la politique.
Après cela, au diable les partis, les appartenances, les affiliations,
si la médecine nous apprenait à être un peu plus humains
, ce serait déjà un beau parcours.
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