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Une lettre parmi d'autres...
Tu as raison, mon cher Gabriel, l'oubli, c'est pire que
tout. Il est probablement nécessaire de recouvrir les morts de
ce deuxième linceul, car il ne faut pas que les morts empêchent
les vivants de vivre. La vie est la plus forte : "Laissez les morts
enterrer les morts!" disait Notre Seigneur à quelqu'un qui
expliquait l'absence de tel ou tel des disciples, "parcequ'il était
allé enterrer" l'un des membres de sa famille.
Tout à fait entre nous, il n'y allait pas de main morte dans ses
déclarations et il est parfois difficile d'avaler telle ou telle
de ses prises de parole, tout au moins des prises de parole telles qu'elles
ont été transcrites par les évangélistes.
Mais oublier les vivants, ça, c'est inacceptable, oublier les drames
que vivent des centaines de milliers de gens "parce qu'on a d'autres
soucis", oublier Gabi Mouesca, parcequ'il va y avoir des élections
(auxquelles je ne me présente pas ), il y a là, vraiment
quelquechose qui ressemble à de l'indignité.
Bon, ceci dit, je ne t'oublie pas mon cher Gabriel, je vais revenir te
voir avant la fin de mon mandat, profitant encore de la relative facilité
que me donne mon statut d' "élu de la Nation ". La bataille
sur le département basque rallume une querelle à laquelle
je n'ai pas l'intention de me dérober, je suis un adversaire de
cette création et je le dis haut et fort, quitte à m'opposer
à des gens que j'estime beaucoup, comme mon collègue J.Abeberry,
au Conseil Municipal de Biarritz. Les arguments avancés par les
abertzale pour soutenir ce projet cherchent à rassurer le pékin
et le bon bourgeois (que je suis, sauf qu'ils ne me rassurent en aucune
façon), il s'agirait de rapprocher l'administration des citoyens,
de donner un visage plus humain à la machine étatique…voire
! Tu connais, tu écrirais là dessus des textes bien meilleurs
que les miens.
Dans les faits, la bataille est beaucoup plus simple : il s'agit bel et
bien de donner au Pays Basque (Iparralde) une structure qui le différencie
administrativement, mais aussi politiquement de ses voisins immédiats
que sont le Béarn, les Landes et le reste de l'Aquitaine. Alors
bon ! S'il faut que la démocratie triomphe, ce que je crois, il
ne faut pas pour autant qu'une minorité, même agissante et
courageuse impose un statut à une majorité réticente
ou opposée.
Nous décrire la tyrannie de Pau sur le Pays Basque comme un état
qu'on ne peut tolérer plus longtemps n'est pas sérieux.
Je n'ai pas d'expérience administrative solide , mais j'ai travaillé
pendant 20 ans dans un hopital public, qui se trouve être celui
de Bayonne.
Pendant ces 20 années, profitant, il est vrai de la présence
d'une équipe médicale et d'un directeur d'établissement
dynamiques, on a soufflé à Pau toutes les avancées
techniques, le Samu quatre ans avant eux, le scanner, trois ans avant
eux, l'exploration en médecine nucléaire trois ans aussi,
la résonance magnétique , tous ces équipements lourds
, c'est le Pays Basque qui en a été le premier doté
de toute la région d'Aquitaine. Aujourd'hui encore, Bayonne est
entrain de s'équiper du plus moderne et du plus performant des
hopitaux de toute la région, Hegoalde, compris. Qu'on ne me parle
pas de la tyrannie de la Préfecture, c'est inexact (ou pire, ce
peut être mensonger).
Ce à quoi je crois , c'est la détermination, l'opiniâtreté
de l'effort (quand j'étais petit , au catéchisme, on appelait
ça la persévérance), l'intelligence des situations,
et là dessus il est absolument certain que les basques, qu'il s'agisse
de la côte ou de l'intérieur font preuve d'une incroyable
inventivité qui n'a nul besoin d'un département pour se
développer.
sa déposition :
Si je suis revenu du Kosovo, pays aujourd’hui dévoré par
la haine et l’intolérance, si je suis rentré pour témoigner
au cours de cette audience, ce n’est pas pour parler de la justification
politique de telle ou telle attitude, de certitudes balistiques. D’autres
feront cela bien mieux que moi.
C’est uniquement pour parler d’un homme, de Gabriel Mouesca, qui était
déjà en prison depuis plus de douze ans lorsque je l’ai
connu.
Il fait partie de cette terrible cohorte des "longues peines",
qui méritent d’être regardées en face, après
plus de dix ou quinze ans de détention, tout comme Philippe Bidart.
Je parlerai aussi de Ttotte Etcheveste que j’ai reçu à l’hôpital
et soigné pour cette paraplégie qu’a provoqué une
blessure par arme à feu, un tir dans le dos qui l’a laissé
paralysé pour le reste de ses jours – autre longue peine que celle-là.
Avec Gabriel Mouesca, pour dire le vrai, le premier contact a été
plutôt frais. Nous étions en désaccord profond sur
les analyses des comportements de tel ou tel groupe, mais avec l’homme,
tout de suite, s’est instauré un respect, une estime, un lien très
fort. Puis nous avons échangé une correspondance assidue
pendant quelques années. Et j’ai eu la chance de pouvoir le rencontrer
à plusieurs reprises à la Santé, à Moulins,
à Perpignan, à Lannemezan. Le fait d’être parlementaire
facilitait un peu les choses, je dois l’avouer.
Monsieur le président, Messieurs les jurés, ce que je peux
dire en toute vérité, c’est que Gabriel Mouesca est un homme
en prison, mais qui dépasse de la tête et des deux épaules
beaucoup de ceux qui sont "dehors".
Oui, il m’a demandé une fois ou l’autre d’intervenir, de téléphoner
à tel ou tel médecin d’établissement. Jamais pour
lui. Jamais. Seulement pour tel ou tel codétenu, dont l’état
était préoccupant, dont le pronostic médical semblait
s’assombrir. Alors oui, Gabriel Mouesca est homme sans concession. Oui,
il n’est pas facile à gérer. Oui, il garde la nuque raide
et ne baisse pas facilement les yeux. La vie dans notre monde serait probablement
un peu moins confortable s’il y avait beaucoup de Gabriel Mouesca, mais
aussi elle y gagnerait en dignité et en sens de l’honneur.
Gabriel Mouesca est un homme de foi, qui force le respect de tous ceux
qui le voient vivre au quotidien. C’est un homme d’espérance qui,
pendant seize longues années, n’a jamais perdu l’espoir, celui
de revoir sa famille et tous les siens. Il a choisi de porter sur son
dos la souffrance du monde qui l’entoure. C’est un homme de dévouement
et de charité, mot que plus personne n’ose prononcer de nos temps.
Non, il ne fait pas l’aumône d’une pièce de cinq francs à
la sortie de la messe de onze heures, il donne de son temps, de son sourire,
de son énergie, de sa force d’âme.
Au cours d’une visite à Gabriel Mouesca, j’ai eu l’occasion de
m’entretenir avec le directeur de l’établissement qui a eu la gentillesse
de me recevoir. Au cours de la conversation, j’ai dit : "A mon sens,
la place de Gabi n’est plus en prison". Et la réponse de ce
directeur, à voix plus basse, fut : "C’est aussi mon avis".
Il le connaissait bien.
Alors, il sera peut-être condamné à dix ans de plus
ou dix ans de moins. Quand on a déjà passé sa jeunesse
et une bonne partie de son âge d’homme derrière les murs
d’une prison, sans que jamais ni crime de sang ni complicité de
crime de sang n’ait pu lui être reproché, on peut encore
y passer quelques années de plus, pour un crime qu’il n’a pas commis.
Ça n’empêchera pas grand monde de dormir. Sauf, peut-être,
ceux qui espèrent encore que notre monde pourra lui aussi devenir
plus juste, s’amender, se remodeler sur une idée de la fraternité
vécue, plutôt qu’inscrite au fronton des édifices
publics.
Aujourd’hui, Monsieur le président, je sais de science exacte que
Gabriel Mouesca passera le temps qui lui sera encore donné de vivre
à regarder les hommes, à les écouter, à leur
porter attention et secours, à garder une exigence intérieure
que beaucoup d’entre nous devraient lui envier.
Je sais de science exacte que Gabriel Mouesca ne sera ni un meurtrier
ni un criminel. Je pense qu’il est temps pour lui de reprendre, parmi
nous, une vie de générosité, de loyauté. Et
qu’un brin de tendresse vienne, enfin, après seize ans d’exclusion,
conclure le terrible trajet qui a été le sien.
Pierre Pradier
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