Presses et Textes Galerie photos Famille Liens Contact Livre d'or 01-Déc-2003 
 

 

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Pierre Pradier

En ces temps troublés du monde que nous vivons, Pierre avait intensément cette passion de comprendre, d’analyser, de penser les événements qui fondent nos sociétés et tracent nos destinées, et savait où il fallait engager ses pas, résolument.

Que les hommes et les femmes fussent blessés, battus, humiliés, affamés, exilés, expulsés, incarcérés, malades du monde, il savait les voir et les entendre, il savait faire entendre leur voix. Que la guerre ou l’oppression fussent proches ou présentes il savait où étaient les victimes. Il savait les mots justes et surtout il savait les dire. Il savait qu’il fallait espérer ; espérer de l’homme, pourvu que l’on sache écouter, toujours, être là, longtemps, mais aussi vite que possible, pour permettre la parole, celle des victimes d’abord, celle des autres aussi. Il savait. Il savait que même les bourreaux sont des hommes, des êtres humains, accessibles un jour, à la raison peut-être.

Pierre PRADIER pensait ainsi sans cesse à ce qui était possible pour plus de justice, d’humanité, de soutien par la parole, par le geste, par la présence, par l’action, sans répit.

Il fût ce cœur irremplaçable, capable de faire vivre nos idées éparpillées, déboussolées parfois, et de transformer des velléités en actions, collectives toujours, déterminées bien sûr, efficaces le plus souvent. Médecins du Monde n’aurait pas existé sans Pierre. Il en était l’âme ; celle qui, au-delà des passions, maintient la détermination, l’engagement, et lui donne un sens.

Pierre fût le premier Président de MDM après Bernard KOUCHNER. Sans discussion, sa présence s’imposait. Il fût aussi le premier directeur général de MDM. Le débat, vif, entre le rôle des « bénévoles » et celui des « permanents » n’avait pour lui pas de sens. L’engagement était toujours total. L’essentiel c’était toujours l’Autre, les autres. Jamais la structure, ni sa propre place. Et des autres, il y en eut tant et tant, des Miskitos du Nicaragua aux Cambodgiens du Mondolkiri, de la Somalie au Rwanda… Amérique latine, Afrique, Asie, Moyen-Orient, Pierre fût de tous les combats, y compris en Europe et en France : contre l’exclusion, contre les conditions inhumaines et dégradantes de l’incarcération, contre toutes les formes de précarité, contre les privations de libertés et de savoirs, contre toutes formes de confiscation des pouvoirs.

Il était en mission passionné, infatigable, intarissable, toujours capable de réagir, d’expliquer, de proposer. Dans les temps parfois difficiles d’un humanitaire courtisé, manipulé, récupéré, il avait toujours cette lucidité que permet l’analyse historique et politique au service de la vérité et de la justice. On apprenait toujours tant avec lui. Pierre voulait promouvoir tout ce qui pouvait permettre l’épanouissement de chacun refusant les sectarismes, les dogmes et les idéologies, voulant que chacun forge sa conviction, sa vérité. Il était en quête de cette vérité au travers d’une interrogation permanente, usant de l’analyse politique comme un besoin de liberté d’expression, la langue comme un outil de communication et de rapprochement des peuples, les sciences comme des instruments du progrès pour tous, la médecine comme une forme d’accès à nos vérités profondes, intérieures, car son engagement médical était au service de la vérité, de la dignité et de l’équité.

Partout où il pouvait alimenter l’espoir il a porté cet engagement : MSF, MDM, OMS, Parlement Européen, Croix Rouge, jusqu’au bout,... Tant d’autres lieux ou associations, où sa parole était toujours libre, comme il le fût lui-même.

Tant de souvenirs, de mots, d’images s’entremêlent. Toute anecdote est vaine pour dire l’homme, le militant, l’humaniste, le croyant, le médecin, portant si fort en lui, et avec lui, l’image des siens, de sa famille, de ses amis, de ses proches, tous ceux avec lesquels il voulait, avec une fidélité infaillible, partager ses idées et ses combats.

Il nous faut maintenant vivre de ses mots, ne pas les perdre de vue, garder ce qui fait l’essentiel de nos engagements, continuer d’agir et de dire, comme lui, jusqu’aux derniers mots, jusqu’au dernier souffle.

Gilles BRUCKER