![]() |
![]() |
Accueil | Presses et Textes | Galerie photos | Famille | Liens | Contact | Livre d'or | 18-Mai-2004 |
POINT DE VUE Ils étaient de toutes les vraies batailles, celles
qui nous honorent parce qu'elles ont pour enjeu la paix, la justice, la
démocratie, la protection des faibles. Ils s'appelaient Sergio
Vieira de Mello, Nadia Younès, Jean-Sélim Kanaan, Fiona
Watson et bien d'autres. Ils sont morts à Bagdad, assassinés, pour ce qui nous fait vivre : agir sur le terrain, sans relâche, pour que le monde soit moins stupide et moins sanglant. Ils sont morts comme ils avaient vécu, avec courage, avec talent, avec lucidité aussi, au service d'une communauté internationale oublieuse, versatile et ingrate. Au-delà de leur tâche, délimitée par un mandat étriqué du Conseil de sécurité de l'ONU, facilement critiquée dans nos pays encore paisibles : à la marge du commandement anglo-américain, ils tentaient d'établir un dialogue, d'amorcer les réconciliations, d'empêcher tout fanatisme. Leurs corps ont été dégagés tant bien que mal des décombres du siège à peine gardé de la mission de l'ONU. Avec eux ont péri ou ont été blessés des dizaines d'Irakiens. Pas un soldat américain. Après avoir attaqué l'ambassade de Jordanie, pays d'islam modéré, les terroristes ont pris pour cible le symbole de neutralité et de paix que sont les Nations unies. Sergio n'était pas seulement le beau et courageux diplomate brésilien qui passait d'une guerre à l'autre, d'une mission impossible à un poste plus exposé encore. J'en témoigne depuis plus de trente ans qu'il était mon ami : il était un homme politique engagé à gauche, un militant des droits de l'homme, un juste. De l'Amérique latine à l'Afrique, des Balkans au Timor-Oriental, il avait marqué de son élégance et de son charme, de son obstination aussi et de sa fidélité amicale à Kofi Annan une nouvelle forme de diplomatie de l'ingérence que je considère comme la véritable globalisation des espérances. Nadia était ma princesse égyptienne. Après une brillante carrière au siège et à Rome, elle régnait sur l'information et le protocole des Nations unies. Puis elle avait préféré le terrain et, pendant deux ans, elle avait rejoint notre mission du Kosovo, faisant preuve d'une efficacité et d'un sens politique remarquables, accueillant sur son coeur toutes les peines, tous les doutes, toutes les craintes qui nous étreignaient et les chassant de son rire rauque, de sa tendresse de Méditerranéenne. Brièvement elle passa par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), avant de ga- gner l'Irak. Le secrétaire général venait de la rappeler à ses côtés à New York, la nommant secrétaire adjointe des Nations unies. Jean-Sélim Kanaan, je le considérais comme
un fils. Un vrai jeune homme du monde, trois nationalités, un seul
dévouement. Un mélange de juvénilité et de
grandeur. Parlement européen, Harvard, Bosnie, Kosovo : volontaire
partout et dans les pires endroits, il avait raconté ses déceptions
et ses espoirs dans un livre récent (Ma guerre Fiona Watson, Ecossaise, brillante politologue, s'était
engagée à l'Organisation pour la sécurité
et la coopération en Europe (OSCE) pour organiser les premières
élections libres au Kosovo. Elle y devint ma conseillère
politique avant de rejoindre à New York le bureau des missions
de paix et de se porter volontaire pour Bagdad. Qui a tué nos amis
? Des enquêteurs patentés chercheront. Peut-être ne
trouveront-ils pas la signature précise de cette attaque avant
que Nous savons déjà que les responsables,
qu'ils viennent d'Al-Qaida, d'Al-Ansar, des héritiers de Saddam,
fondent les nationalités et les idéologies dans une même
haine. Intolérance, fanatisme et extrémisme religieux se
conjuguent et tirent profit des graves erreurs d'appréciation et
de l'impréparation des conseillers de M. Bush. Les missions de
paix ne s'improvisent pas : elles ont leur pédagogie, et leurs
apprentissages. Qui a tué nos amis ? L'intolérance, et le
goût Quant à nous, comme trop souvent drapés dans nos certitudes, ne nous croyons pas protégés contre la barbarie. La tiédeur des Européens à maintenir leurs alliances avec les Américains et les Britanniques ne les protège pas. Ceux qui le pensent commettent une redoutable erreur d'analyse. Bientôt, les Américains ne seront plus les seules cibles des fanatiques, mais tous les Occidentaux, tous les démocrates, tous les croyants trop modérés, et d'abord les femmes. Tous ceux-là qui seront visés réagiront-ils avant qu'il ne soit trop tard ? J'ai conscience, en écrivant cela que tous les gens raisonnables, tous les hommes et les femmes de religion, de foi et de tendresse savent que je n'attaque pas leur croyance. Mais le fanatisme s'en chargera. A Bagdad, c'est la communauté internationale que l'on a voulu assassiner. Que peut-on faire maintenant ? Continuer à tout prix la lourde tâche à laquelle nos amis s'étaient attelés. S'obstiner à arrêter les assassins, à ésarmer les affidés du dictateur Saddam Hussein dont on ne sait plus s'il a seulement tué 500 000 ou près de 4 millions d'Irakiens comme cela se dit à Bagdad. Nous devons poursuivre la trace de nos valeureux amis,
et donner par des élections le pouvoir aux Irakiens. A cette fin,
il est urgent d'élargir le mandat des Nations unies en leur donnant
la mission et les moyens de reconstruction et de démocratisation
de l'Irak. Si une résolution précise est enfin votée,
alors un mandat clair sera fourni à la communauté internationale
qu'il nous conviendra de remplir en coordination avec le Conseil provisoire
irakien. Avec des soldats La France, compte tenu de ses positions antérieures, se montrerait bien inspirée en prenant l'initiative de cet indispensable élan collectif. Nos ennemis ne sont pas les Américains, mais bien le terrorisme. Encore faut-il que les Américains comprennent que c'est aussi leur intérêt. Sinon, nous dirons bientôt que Beyrouth n'était rien à côté de Bagdad. Adieu Sergio, Nadia, Fiona, Jean-Sélim et les autres, qui nous représentiez si bien. Vous êtes tombés au champ de bataille en soldats de la paix. Un morceau de mon c*ur repose à vos côtés. Un lambeau des dernières innocences humanitaires, un peu de l'espoir de l'humanisme vont être portés en terre avec vous. par Bernard Kouchner
|
|