extrait de "Le vent soufflait devant ma
porte" de Jean Chaintron :La
rencontre avec J-C Delaporte et Pierre Pradier
ExtrRetoEur
Je trouvai un emploi grâce à une
chaîne d’amitié au début de laquelle il y avait
André Delor, un communiste qui bien que restant orthodoxe,
rompait lui aussi avec la règle de la rupture avec les exclus.
Ingénieur d’imprimerie, sortant de l’école Estienne,
il avait longtemps exercé sa
profession d’une façon
hardie, participant au rétablissement d’entreprises en difficulté.
Il était devenu expert et le Parti l’avait engage à tarif
modeste pour la direction de ses techniques
d’édition. Là,
il s’était fixé. Il avait un ami, que j’ai connu,
JB. Eggens, un admirable autodidacte,
Social-chrétien, économiste
et sociologue, amateur d’édition, il était responsable
militant de la revue Problème patronnée par l’Association
générale des étudiants en médecine
de Paris (AGEMP). Il était aussi l’ami
d’une équipe d’étudiants socialistes-chrétiens
qui avec quelques
communisants, sous la conduite d’un homme
de coeur et d’intelligence.Jean-Claude Delaporte, avait conquis
aux élections
de 1957 la direction
de cette association.
Celle-ci disposait d’un centre de polycopie installé 8,
rue Dante, qui éditait des cours et thèses de médecine
que les
adhérents achetaient à un prix coopératif.
Le président, Jean-Claude Delaporte et
son successeur Pierre Pradier, me proposèrent d’en être
directeur technique pour un
traitement de 800 francs par mois ; ce traitement
bien que modique, dépassait d’un quart celui que j’avais eu comme permanent
parlementaire ;
J’avais grande volonté de donner satisfaction à ces
jeunes qui avaient le courage d’engager dans leur entreprise qui se voulait
apolitique un
personnage aussi marqué. J’etais pourtant
bien inquiet, ne sachant pas comment diriger cette affaire assez
désordonnée
qu’ils me faisaient
visiter. « Rue Dante, c’est le chemin de l’enfer »,
disait l’un d’eux pour plaisanter.
Je trouvai là, en même temps qu’un gagne-pain, une activité qui
me permettait encore de contribuer indirectement au progrès social.
Je m’y consacrai avec ardeur. L’union nationale
des étudiants de France
-- UNEF-- sorte de fédération syndicale interdisciplinaire dont
faisait partie l’AGEMP, s’était elle aussi radicalisée et animait
un large mouvement pour la réforme démocratique de l’enseignement,
prenant, aussi position contre la guerre en
Algérie. Ces organisations
se considéraient comme
des syndicats et le service d’édition comme une coopérative de
production. Entre ces militants, président, secrétaire, membres
du comité, mes jeunes patrons et moi-même,
directeur très
volontairement subordonné, s’établirent aussitôt des rapports
d’estime réciproque.
Tous ces étudiants sont devenus médecins, - professeurs, chercheurs,
parfois même patrons dans le sens hospitalier du terme. Nous nous
appelions plaisamment « frères » sans dire si, nous ironisions
en invoquant ainsi les phalanstères, les monastères ou la franc-maçonnerie.
.
L’entreprise de polycopie gérée collégialement, se développa;
en
cinq ans sa production annuelle s’éleva de 7 à 40 millions de
pages.
: Elle passa du tirage en ronéo au tirage en offset.. J’apprenais mon
métier d’imprimeur en l’exerçant, avec les conseils techniques
de mon ami Delor,
et en m’entourant de professionnels qualifiés qui collaboraient quelques
heures par jour avec les
étudiants, en vacation, pour se faire quelque argent.. Plus tard ,la technique
d’impression offset requérant plus de technique que la
polycopie et ce
personnel étudiant ne pouvant pas être envoyé en école
d’apprentissage, je fis l’inverse : j’embauchai des professionnels
de haute qualification,
instructeurs en même temps qu’exécutants. Dans une ambiance fraternelle,
les uns apportaient leur technique et tour
de main, et les autres leurs rudiments
scientifiques. Le petit groupe de gestion directionnel, comprenant 5 étudiants
et moi-même insufflait un
esprit d’entreprise coopératif et « autogestionnaire » comme
on dira plus tard. Les petites marges de vente bénéficiaires alimentaient
une
caisse de solidarité pour les étudiants en détresse
et aussi pour défendre par la propagande la cause des étudiants.
Je me mettais à ma nouvelle
activité professionnelle avec autant
d’acharnement et de passion qu’à ma vie militante précédente
ce qui était bénéfique pour l’entreprise et
favorable à ma
réadaptation.
Quand on a été longtemps embrigadé dans un parti « pas
comme les autres », la réadaptation n’est pas facile. On peut être
stalinien longtemps
après avoir répudié le stalinisme.
Un communiste exilé est quelque temps aussi désemparé que
la fourmi quand elle est isolée. de l’intelligence
collective de sa
fourmilière. Ces jeunes étudiants aidèrent le quinquagénaire à réapprendre à vivre
comme tout le monde. Avec eux pas question
d’absolu, ou de fanatisme. Chacun
pouvait dite son opinion mais l’intolérance soulevait l’hilarité.
Dans mes conversations je cessais bientôt de
détenir une prétendue
vérité scientifique, admettant que mes interlocuteurs aient autant
que moi quelque chance d’avoir raison.
