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Perspective
Paris le 30 Août 2001 - 13 h00
Quelque chose entre le "Nunc dimittis servum tuum" et
le "In manus tuas Domine, commendo spiritum meum "
Voilà, tout est dit. C'en est un. Un cancer, naturellement.
Gastrique polaire supérieur ou oesophagien bas, l'un ou l'autre
comportant une invasion du cardia, qui explique la dysphagie ; adénocarcinome
ou tumeur épidermoïde, l'ana-path le dira. Le résultat
sera cependant à peu près le même à relativement
court terme.
Les modalités de traitement ne seront pas forcément identiques
suivant la nature histologique mais chirurgie plus ou moins délabrante,
radiothérapie, chimiothérapie seront à l'ordre du
jour dans les semaines qui suivent ; les métastases, hépatiques,
cérébrales ou pulmonaires, ce sera pour plus tard , le scanner
nous dira tout ça la semaine prochaine.
Il va falloir affronter quelques douleurs, quelques épuisements,
quelques spectaculaires amaigrissements (je ne peux m'empêcher de
penser à la dernière année de ma petite maman fragile),
quelques calvities, quelques épisodes dépressifs, dans les
mois qui vont suivre et ce chemin va m'amener à une fin que j'aimerais
encore souriante , probablement entourée des larmes mal retenues
de mes plus proches (retenez vous, s'il vous plaît) et des encouragements
vraiment sincères de ceux qui m'aiment .
Reste à remercier le Ciel de tous les bonheurs dont il m'a comblé,
mes parents, mes frères et sœurs, la maison, Biarritz, les
étés, quelques amis "que j'avais d'aussi près
tenus et tant aimés", la mer, les jeux, les joies, les aventures,
celles de l'enfance et celles de l'âge adulte, les montagnes si
proches les jours de vent de sud, les abandons au plaisir, les rires et
les attendrissements, les (trop rares) moments de recueillement , les
temps forts de l'engagement. Ceux-là, je me les figurais comme
des mouvements au service de la gloire de Dieu, ça me flattait,
ça me donnait l'impression d'être en prise directe sur l'Eternité,
malgré la modestie du service rendu. C'était aussi ( et
surtout, probablement) des élans en rapport avec mes hormones circulantes,
une certaine agitation de mes "esprits animaux" chers à
Descartes mais qui me récompensaient tous les jours.
Tout cela n'est pas incompatible et il me semble que la grâce de
Dieu passe, à coup sûr, par la sérotonine, l'acide
gamma amino-butyrique, la zone réticulée ascendante et d'autres
voies qui nous sont encore obscures. Le plus ineffable des dons, la vie
du Seigneur en nous, a besoin, pour se manifester, d'échanges enzymatiques
intra- cellulaires, ce qui ne le prive pas de sa qualité divine
. Les matérialistes, ces imbéciles , ne voient pas plus
loin que le bout de leur nez.
Quand même, quelle somme inouïe de grâces, de privilèges,
de bonheurs immérités m'aura été accordée.
De quelle incroyable protection ai-je été entouré,
pendant les décennies qui m'ont été données
de vivre ?
Bernard à Sarlat… resté si présent depuis lors.
Danièle dont je suis si brusquement tombé amoureux et qui
m'a serré, au plus près, inlassable depuis plus de quarante
ans, nos trois petits qui nous aimaient de plus en plus en grandissant….et
leurs petits qui gambadent et crient dans notre "maison du bonheur".
Et puis, et puis, L'A.G de Paris- Médecine où m'avait joyeusement
entrainé J.Claude, l'UNEF, la bataille pour les étudiants
algériens, l'UGEMA, l'armée où finalement je ne pense
pas avoir perdu mon temps, au milieu de ces appelés qui pourtant
n'étaient pas des modèles de lucidité ou d'intelligence
politique, Lariboisière et l'initiation à la médecine
de haute qualité, et Bayonne, cet hôpital dont j'ai eu la
chance d'accompagner la progression pendant 20 ans, et MSF et MDM, et
La Pitié, et Jérusalem, le Parlement et la Croix-rouge ,
tous lieux où j'ai été reçu avec une confondante
bienveillance.
Avoir parcouru la planète m'a finalement beaucoup moins apporté
que les rencontres faites devant ma porte. Zazou et Brigitte qui m'entourent
de leur dilection, elles se téléphonent à mon sujet
et ne peuvent se parler, tant elles pleurent, Jean qui, avec ses airs
de matamore, est plus tendre que le grès, comment dire merci à
la vie de tous ces bonheurs itératifs qui m'ont accompagné
pendant presque 70 ans ?
Le tunnel dans lequel je rentre ne débouchera probablement pas
sur la vallée riante et fleurie des guérisons stables.
Les deux Jean-Claude et Dominique, qui m'ont précédé
dans la vie éternelle , je pense souvent à eux comme à
des amis qui m'attendent …"Quelle niaiserie!" me dis-je
aussitôt, " la vie éternelle ce n'est pas les retrouvailles
avec les parents et les amis. Un peu de tenue, s'il vous plait. La vie
éternelle ce n'est pas non plus le concert ininterrompu de psaumes
et d'antiennes qu'il faudra chanter pendant l'éternité (
tu parles d'un paradis…..), la vie éternelle c'est une façon
très mystérieuse de participer à la vie divine, sur
un mode que je n'arrive pas à imaginer, extrait du temps et de
l'espace et pourtant très humain, mais bast ! l' image de ceux
que j'aime, les morts et les vivants m'est proche, toute familière
et je l'évoque fréquemment en souriant.
Comment les nommer tous ?
Et Jean Sélim, à la fois hussard et méditatif, et
Alain Zweibaum que je n'ose pas appeler, et Jacques Pereyre, et Jean Pierre
et Esther et Sophie Brocas, plus récemment apparue dans la constellation
mais à qui je porte tant d'affection, et Gabriel que j'aurais aimé
mener par la main dans les semaines qui suivent, puis accompagner longtemps
de mon amitié.
Et ceux que je déteste… ??
On en fait quoi ? Les Dissez, les Gay-Bellile, les Sarlin, les guichetiers
tyranniques, les profiteurs a vingt sous, les délateurs, les yuppies,
les méprisants, les "petit jeu", les jaloux, les arrogants,
les médisants, les méchants ? Bon, allez, on les garde …ce
ne sera pas très facile de les embrasser sur la bouche, mais bon
!
Les malades mettent tout le monde mal à l'aise,
même les plus proches… surtout les plus proches. Avec eux,
on ne sait trop comment te comporter.
Jovial, rassurant, encourageant , on se dit tout de suite qu'il s'agit
là d'une attitude complètement artificielle, "à
côté de la plaque" en quelque sorte.
Pire encore! La compassion affichée, la commisération qui
plonge le malade dans la déprime ou dans l'irritation. Si tu lui
parles de la corrida de dimanche dernier tu as peur que cela l'ennuie,
si tu lui parles de lui-même, tu ne sais trop quoi dire, si tu lui
parles d'avenir tu trembles qu'il ne s'effrondre, tu restes donc le cul
entre deux chaises……
Finalement, c'est le malade lui même qui donne le ton et fait la
rencontre.
Quelques heures avant sa mort, au bord même de l'agonie, ma petite
maman, a vu arriver ma sœur Brigitte dans sa chambre et en la voyant
entrer , lui a dit : " Tu t'es acheté un imperméable
neuf ? Quelle bonne idée, tourne toi, un peu, que je voie . Il
est superbe !" Quelle leçon !
Rester longtemps, le plus longtemps possible, et au mieux jusqu'à
la fin, capable de regarder les autres, de leur parler d'eux, de leurs
affaires et de celles du monde, voilà ce qu'on peut espérer
de mieux.
Et mes livres ?
Tout d'abord, aucun d'eux n'a vraiment de valeur marchande. J'aime lire,
je n'aime pas les livres ; ils n'ont pour intérêt que la
qualité du texte qu'ils renferment.
Pas d'édition rare, de reliure précieuse, de pièce
d'époque , d'édition originale, de parchemins ou d'incunables
(vous aurez remarqué que je vous ai épargné le palimpseste.)
Du poche, rien que du poche ou presque. Mais savez vous que Montaigne
parle en édition de poche, plutôt mieux qu'à la Pléiade
(toute révérence gardée pour les érudits,
les méthodiques, les savants qui ont concocté cette mouture)
. D'accord, la typo est minable, le papier vil , il jaunit , il se délite
mais les mots restent. Relisons ce que dit Montaigne du "Notre Père"
et repartons en sifflotant .
Quelques ouvrages qui traitent de la deuxième guerre mondiale qui
m'ont aidé à connaître et à comprendre les
faits. Non que je sois passionnément attaché aux détails
des combats autour du saillant de Koursk ou de la contre attaque de Von
Rundstedt dans les Ardennes, mais parce que le monde dans lequel nous
vivons cinquante ans après est le produit direct de cet affrontement
de géants. La France a joué, dans cette guerre, un rôle
si secondaire, de pâle figurant si effacé qu'on se demande
même pourquoi elle est citée par les historiens . Les Français
étaient partagés entre les rodomontades gaulliennes qui
exaspéraient F.D.Roosevelt mais qui n'impressionnaient personne
et la veule admiration bêlante pour un pantin sénile entouré
d'intrigants ….quel destin , quel peuple ….ces Français
! Porca miseria, disent les Italiens pour exprimer leur dégoût
.
Alors il y a quelques livres dont la notoriété ne passera
probablement pas le siècle mais qui ont été écrits
par des gens qui me portent quelque estime ou quelque amitié Olivier
Duhamel, André Glucksmann, Bernard Kouchner, Daniel Cohn Bendit,
Bernard Tapie, José-Maria Mendiluce, Jean Sélim, Alain Zweibaum,
et qui ont eu l'obligeance de me faire lire leur texte avant qu'il ne
soit broyé par la machine à éditer.
Allons, il va falloir partir. "Le régiment
part à l'aube" titrait Dino Buzzati.
Que votre paquetage soit prêt dès ce soir. Il ne faudra pas
traîner dès que les camions seront dans le cantonnement.
A partir de maintenant soyez prêt à partir à tout
instant.
Nous ne serons pas tous des héros du WTC, à disparaître
dans un fracas d'apocalypse sous les yeux de trois milliards de téléspectateurs.
Non, non, nous partirons discrètement, sur la pointe des pieds,
avec nos petites métastases sous le bras, comme des gens bien élevés.
Le paquetage est bien serré. Un brin de douleur au creux de l'estomac
me rappelle a chaque instant que je dois me joindre au convoi en partance.
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