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Jean Sélim nous à dit...

Genève, le 29 Avril 2003

Mes très chers Danièle, Mathilde, François et Miren,

Merci de nous avoir accueilli, Laura et moi, si simplement et avec autant de chaleur pendant ce long week-end triste et émouvant. Nous sommes reconnaissants d’avoir pu passer une dernière fois nos mains sur son grand front et de le voir allongé dans son col roulé rouge. Merci à vous pour votre hospitalité et pour votre courage et votre dignité.

Première semaine sans Pierre. Le réflexe est toujours là, décrocher mon téléphone et l’appeler, comme je l’ai si souvent fait au cours de ces 10 ans, pour prendre des nouvelles, pour savoir ce qu’il pense de tel ou tel évènement ou nouvelle. N’importe quel téléphone, une valise satellite depuis Sarajevo pour lui demander conseil et chercher un peu de réconfort auprès de celui qui venait d’entrer dans ma vie, depuis le Burundi ou les Etats-Unis pour m’entendre dire simplement « Fais Bien ». Mais aussi parfois pour discuter, débattre, échanger des points de vue sur des arguments sur lesquels nous avions des points de vues antagonistes. Mais l’amitié, la chaleur humaine, le respect et l’affection étaient omniprésents.

Pierre est devenu mon ami à la première heure de notre rencontre en Juillet 1993 sous la canicule d’un été bosniaque aussi caractérisé par une violence et une barbarie inouïe. Cette amitié fut sans doute le résultat d’une alchimie mystérieuse entre lui et moi comme on en rencontre rarement dans une vie. Près de 40 ans nous séparaient et pourtant Pierre est devenu une des personnes les plus proches de mon cœur. Evidemment, le décès de mon propre père dans ma quinzième année a beaucoup influencé mon regard sur un homme de la stature et de la profondeur de Pierre. Mais avec les années notre rapport a évolué, une amitié profonde est née, saupoudrée de beaucoup de tendresse. Parfois difficile de l’extérioriser cette tendresse avec cet homme somme toute assez gardé sans pour autant jamais être froid. Tout au long de notre connivence Pierre et moi nous sommes parlés franchement, directement, toujours sans détours ni fioritures. Il a joué un rôle central dans ma décision de me marier. Je lui parlais souvent de mes doutes et de mes angoisses et je me tournais vers lui parce qu’il avait de « bonnes références » sur son dossier « Famille ».

J’espère lui avoir été de quelque réconfort ces dernières semaines. Pendant nos pérégrinations sur le terrain nous parlions de la mort, de l’au-delà et Pierre me disait souvent que la mort l’emmerdait. Il avait une frénésie de vie, parfois sans doute pour cacher une angoisse ou une peur de cette disparition. Et je dois dire que je redoutais beaucoup, lorsqu’il m’a annoncé sa maladie à l’été 2001, l’impact psychologique que cela aurait sur lui. Il n’y avait pas de tabous entre nous, la mort qui effraie tant était, peut-être du fait de nos missions, quelque chose que nous pouvions aborder. Difficilement d’abord puis avec toujours plus de sérénité. Lors de ma dernière visite à Biarritz début Avril, je me suis assis avec lui au bout du lit, il était en forme et très disert. Il avait envie de parler, dans sa tête rien n’avait changé, il faisait toujours de la moto, il courait toujours, ce qui l’agaçait c’est ce corps qui ne suivait plus. Nous avons parlé de choses spirituelles, et pourtant Dieu sait que ni l’un ni l’autre ne sommes bigots. Mais nous croyions à notre façon, surtout nous croyions à la force du Bien. Il me confiait son soulagement de voir tous ses enfants heureux, il était très fier du premier contrat de Miren, et puis ces nouvelles positives, un peu anticipées, du concours de François, l’ont beaucoup tranquillisé.

Pierre parlait et pensait sans cesse à vous. En mission, où il avait souvent des difficultés avec les divers moyens de télécommunication, il avait besoin d’entendre son chez-lui régulièrement. Danièle bien sûr, l’affaire de sa vie comme il disait, et puis les enfants. Il était comblé par ses petits-enfants et toutes nos conversations se terminaient invariablement par une revue de l’état de toute sa tribu. C’est à Biarritz, à Guernika, mais aussi Boulevard Saint Germain à Paris que Pierre puisait sa force et son énergie insondable. C’est parce qu’il avait compris où était le pilier central de sa vie qu’il d’autant plus donner aux autres. Ça c’est la grande leçon que Pierre Pradier m’a enseigné.

Je suis certain qu’il aurait voulu rester avec vous, avec nous. Encore quelques jours, encore quelques mois. Pour voir le film de Miren à l’écran, pour voir les premiers pas de Stanislas et entendre parler des nouvelles responsabilités de François, pour continuer à voir de sa fenêtre la lueur intermittente du phare qui se reflète sur le fronton de la maison face à la vôtre, ou pour voir naître notre petit Mattia Sélim. Mais je veux aussi croire qu’il est bien là où il est, parti vers une ubiquité qu’il avait déjà presque atteinte dans sa vie mouvementée. Dans l’immensité du Golfe de Gascogne qui est bien à son image énergique et généreux.

Et puis maintenant, nous sommes seuls. Mais François l’a très bien dit à la sortie de la messe Samedi quand nous nous sommes embrassés: « Il nous a tracé la voix, il nous a montré le chemin. » Alors il ne nous reste qu’à le suivre ce chemin et comme je l’ai dit à Miren lors de mon passage à Biarritz avant la mort de Pierre, il est là, il est partout, il nous suit, il nous soutient et sa force est palpable, nous avons le plus beau des alliés là-haut quelque part.

Je vous aime et vous embrasse avec affection

Jean-Sélim