Accueil Presses et Textes Galerie photos Famille Liens Contact Livre d'or 01-Déc-2003 
 

 

Témoignages>Retour

II est épatant, c'est dans sa nature. Un brin exagéré peut être. Mais cette pointe de gasconnade lui permet de corser les petits rien du quotidien.

Car cet homme là passe sa vie à s'extasier ou à fulminer. Normal, il range ses contemporains entre deux familles principales : les superbes et les connards. Pour faire connaître aux uns et aux autres son sentiment, le voilà donc qui s'abime chaque jour les yeux devant son écran d'ordinateur et rédige, droit comme un cri, pamphlets et tribunes. Et comme il est à la tête d'un riche vocabulaire, tout y passe : les pégreleux, la basquerie, l'indignité, les garçons coiffeurs, la Sainte Eglise Romaine, les larmes de sang, les bantous et autres pantalonades. Dans ce bouillonnement intérieur pourtant, une idée fixe le guide : défendre l'homme au sens de "l'Ecce homo", de l'homme universel, de l'homme libre, bref de l'honnête homme. Car cet homme là aime le genre humain. Pas politique pour un sou, pas mondain pour un kopeck, il ne boude ni ses coups de coeur ni ses enthousiasmes quitte à se tricoter une vie en forme d'inventaire à la Prévert. Une fois ses petits billets écrits donc, une fois ses indignations couchées sur le papier, ses enthousiasmes gravés dans le marbre, il ne reste plus qu'à les faire parvenir aux journaux du soir et du matin. Là commence pour l'homme du siècle une nouvelle bataille. Car les voies du courrier électronique sont insondables. Lorsque le message passe, court, vole sur la toile d'araignée, le voilà qui tombe contre terre en actions de grâces prolongées, louant le ciel de son infinie bonté. Lorsque cela ne passe pas, il menace de se couvrir la tête de cendres, de prendre le deuil et de jeter le maudit appareil par la fenêtre. A notre connaissance, cela n'est encore jamais arrivé. Un jour, peut être, a t il été interrompu dans son geste funeste par une de ces sonneries de téléphone qui ne le laisse jamais en paix.

- Allo, je vous écoute!
…………
- Vous me faîtes beaucoup d'honneur!

--Comptez sur moi, je vais passer un coup de fil à :

Bernard Kouchner...
L 'Evêque de Bayonne....
Michel Rocard ....
L a cellule d'urgence de l'Elysée....
Gilles Brücker, c'est mon frère.....
Le Diable et son train.....!!

Lorsqu'il raccroche, il lui arrive immanquablement de pousser de longues plaintes :

"Mais je suis fou ! Qu'est ce que je me suis encore mis sur les bretelles".

Et le voilà aussi sec reparti à l'assaut de son clavier pour trouver un avocat, un permis de séjour, un chirurgien, un boulot. Car cet homme là ne sait pas dire non. On le soupçonne même de croire dur comme fer (il dirait plus volontiers "raide comme balle") que la terre cesserait immédiatement de tourner s'il refusait son aide, son attention et son courage.

C'est d'ailleurs pour ça qu'on l'aime. Et pour tout le reste. Ses clefs qu'il croit avoir perdu, son agenda électronique qu'il a effectivement égaré, la légion d'honneur qu'il brode à sa boutonnière avec un fil de laine rouge, la revue de détail qu'il n'omet jamais de faire avant de quitter son bureau (sèches, papier, crayon), ses "on ne me dit rien" et ses
"ici, le commandant de gendarmerie Pradier", ses petits mots de remerciement, ses vols de nuit sur Tanganika AirLines et ses conversations zapping.

Bien sûr, tout cela ne rend pas compte des mimiques et des jeux de mains qui signent aussi le personnage : la paupière gauche qui tombe dans un air de mortel ennui, les pectoraux gonflés pour dire "c'est qui le député ici ?", la main gauche qui l'évente lorsqu'il est flatté et la droite qui joue d'un violon imaginaire lorsqu'il est sceptique.

Ainsi va le folklore intérieur de Pierre Pradier.

Et c'est très bien ainsi.

Sophie