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n!
EXtrait de "L'Ile de Lumière" de
Bernard Kouchner
C’est là que les Vietnamiens ont écrit
sur les rochers le numéro de leur bateau et la date de l’arrivée.
Ces inscriptions blanches furent prises pour des S.O .S. par les journalistes
qui survolèrent l’île sans s’y poser.
Avec Fyot, Deloche et Pradier, nous faisons la consultation dans l’unique
baraque sur pilotis capable de recevoir une petite foule. Le camp est
insalubre, les ruelles se faufilent entre les rochers. Nous savons que
ces réfugiés vont être regroupés très
vite sur Poulo Galang. Nous sélectionnons le lot habituel des
tuberculeux des enfants et des cas chirurgicaux. Fyot fait alors la
rencontre la plus surprenante. Parlant avec un ancien officier du Viet
Minh ils s’aperçoivent qu’ils étaient en opération
l’un contre l’autre il y a près de trente ans. Fyot tombe dans
les bras de son ancien adversaire. Trente ans de guerre ininterrornpue
qui ont conduit à l’absurde de cette rencontre sur une île
minuscule. Fyot permettra l’arrivée prochaine à Dijon de
ce combattant du Viet Minh. Nous avons terminé la consultation.
Deloche rentre à bord pour opérer une hernie.
Avec Pradier
je me rends dans la ville de Terampa . Encore une rue unique avec des
maisons basses. Très loin au bord de la mer, passé le dispensaire,
nous allons saluer le Chaouch, chef de l’administration locale. Tandis
qu’une mosquée appelle à la prière, nous attendons
que le dignitaire ait fini son déjeuner. l’homme n’est pas très
aimable :
___« Je sais que votre bateau soigne les
vietnamiens. Ils ont de la chance. Nous ne voyons jamais aucun médecin
ici..
____Nous sommes à votre disposition, répond Pradier.
__
Alors rendez –vous au dispensaire, et,si vous êtes d’accord, je
fais quérir
les malades par le muezzin »
Les malades accourent de toute l’île à cet appel. Ils envahissent
bientôt le dispensaire très propre où de faux infirmiers
se sentent impuissants. Avec Pradier, nous examinons plus de cent personnes.
Et il en vient toujours. Bien sûr il faut remplir pour chacun une fiche
en anglais. Nous voyons defiler une pathologie historique. Lorsqu’il existe un
souffle, il s’entend sans stéthoscope. Des dermatoses, des infections
urinaires, et pulmonaires des diabétiques sans médicaments.
Nous décidons d’hospitaliser douze Indonésiens. Une malade présente
une tumeur nécrosée de la face qui lui double le volume de la
tête.
Un jeune garçon implore qu’on le prenne. Sa lèvre supérieure
révèle un très gros bec-de-lièvre. E n dehors d’un
abdomen douteux ce ne sont pas des cas urgents. Comme ils ne verront jamais
de médecins nous décidons de les accepter. La file des malades
s’étire
vers la jetée.
Le Chaouch est content.
A bord, Deloche est un peu surpris par l’abondance et la variété des
cas. Ils les accepte pourtant. Deloche opérera cette tumeur monstrueuse
avec succès. Et nous seront tous là pour tendre un miroir à cette
Indonésienne après l’intervention. Cette brillante exérèse
vaudra à Deloche le définitif surnom du
«
Baron » Quant au bec-de-lièvre, il sera tellement heureux du
résultat qu’il rameutera d’autres becs-de-lièvre.
L’hôpital est maintenant surchargé et l’équipe médicale
s’affaire. Haegy bricole la radio et réussit ses premiers clichés.
Dans
l’après-midi, un officier indonésien monte à bord,
accompagné de deux marins dont l’un est un infirmier. Leur bateau
est ancré non loin. Ils nous demandent des antibiotiques Nous
leur en fournissons. Nous apprendrons que ces médicaments seront
en vente quelques jours plus tard dans la ville de Terampa.
En fin d’après-midi, les interventions chirurgicales terminées,
Josiane se fait coiffeuse et coupe sous les ovations des cheveux de Boyer,
de Pradier et de Werner. Devant les résultats les clients se font
plus rares. Dommage, les réfugiés appréciaient
le spectacle...
Délaissant ma vaste cabine, je viens souvent respirer l’air de
l’amitié dans le container des médecins. Fyot lit des
romans, Pradier marche de long en large en apostrophant Deloche qui
prend des
notes de voyage, Hiegel les regarde et sourit.
Les médecins se sont distribués la garde et je suis vexé d’en
ê
tre exclu. Réveiflé par l’appareillage du bateau, je descends
dans le faux pont,
à 4 heures du matin.
Assis au bureau de la salle de réanimation, les lunettes retenues
sur le nez par un fin cordon bleu, Pradier en chemisette grise et short
de marin, le masque romain, lit Plutarque. Devant lui neuf malades. Au
premier plan un rétrécissement mitral avec anémie,
une femme de quarante ans. exsangue, agite lentement un éventail
puis méthodiquement, tous les trois mouvements, tape sur son genou.
Une destruction de la loge postérieure de la jambe gauche, pansement
impeccable, se retourne sur le côté gauche en grimaçant
de douleur.
Marie-Christine survient et demande à Pradier l’équivalence
des drogues anglaises. Doit-on faire une nouvelle injection de corticoïdes à l’état
de maI asthmatique?
« Je crois, dit Pradier levant un doigt sentencieux, qu’un asthmatique
qui dort est un asthmatique qui va mieux. »
La mer est belle. Nous arrivons à 8 heures devant Air Aya. Nous
débarquons des malades. Il en reste soixante-quinze à bord
et dix-huit travailleurs vietnamiens. Nous avons juste le temps d’embarquer
de nouveaux patients et nous repartons à 16 heures pour Tanjung
Uban. Nous sommes pressés parce qu’il n’y a plus d’eau à bord.
Josiane est de garde. Elle me confie : « J’ai souvent entendu dire
sur ce bateau que les Vietnamiennes étaient de mauvaises mères,
ou plutôt qu’elles n’étaient pas de bonnes mères.
Il n’y a qu’à les regarder dormir avec leurs enfants pour savoir à quel
point, c’est faux. »
Contact étroit des corps, bras et jambes enchevêtrés,
la tête de l’enfant contre le sein ou le ventre de la mère.
Tant que ce contact existe, les enfants, qui ne dorment pas, ou très
peu, les yeux grands ouverts, restent silencieux. La moindre rupture
provoque immédiatement les pleurs de l’enfant et le réveil
en sursaut de la mère. Elles bercent alors, elles calment, elles étreignent
encore plus étroitement et le silence revient.
J’ai pris exemple sur elles pour endormir les enfants non accompagnés,
ajoute Josiane Je les assois sur mes genoux, leurs pieds croisés
dans mon dos, leurs bras autour de mon cou et la tête sur ma poitrine.
A lors seulement ils arrivent à dormir. »
Boyer a maintenant Les choses en main, le bateau ne manque de rien.
Les médecins sont attentifs à tous les patients. Dommage que
l’Ile de Lumière doive s’arrêter un jour.
Extrait de "French Doctors" d'Olivier Weber
A Beyrouth, Pierre Pradier et le Canadien Stanley
Bond opèrent
dans le dénuement le plus total. Chaque jour. Les blessés
se succèdent par cohortes dans les deux salles d’opération.
Il faut de surcroît rattraper les erreurs des infirmiers chiites,
qui recousent les blessures avec des aiguilles de mercerie sans nettoyer
les plaies ni enlever les éclats. Presque tous ceux qui en
réchappent souffrent ensuite d’un gigantesque abcès
ou de la gangrène. Pradier et Bond rouvrent les blessures
cicatrisées, nettoient, recousent à tour de bras. Les
blessés sont souvent des combattants, déjà aguerris,
prêts à en découdre à nouveau, à peine
sortis de l’hôpital. Ces curieux militants qui ne reculent
devant rien, ni exactions, ni massacres ou mises à mort de
civils, frémissent face à la seringue comme devant
un peloton d’exécution. Pradier hausse les épaules.
Drôles de guerriers, vraiment!
La tâche est, immense. Les médecins voient débarquer
un nombre croissant de blessés dans le petit hôpital
_ en moyenne, vingt par après-midi, lorsque les combats reprennent.
Le bombardement en plein jour du marché de Nabaa se solde
ainsi par quarante morts et l’arrivée, en cinq mimutes, de
cent cinquante blessés. Il faut faire vite. On demande du
sang aux voisins.
On opère parfois à la lampe de poche. Mais l’électricité est
rarement coupée. La centrale se situe dans un camp, et le
réservoir d’eau dans l’autre. Les ennemis se font la guerre
mais ne ferment pas es robinets.
Entre les murs du dispensaire. toutes les ethnies, toutes les religions
se confondent : des Maronites s’y entassent avec des chiites, des
sunnites, des Kurdes, des Arméniens, des Druzes, des Palestiniens.
L’accès à la maison de la charité est libre
les commandos en blouse blanche ne demandent pas de cartes d’identité à l’entrée.
Les Médecins sans frontières sont les seuls à soigner
les blessés de Nabaa. Dans ce flot humain qui apparaît
aux heures chaudes de l’après-midi, heures de pointe de la
guerre, ce qui frappe Pradier et Aude Boekholt, l’infirmière,
c’est le nombre de vêtements noirs : chaque famille est marquée
par le deuil.
Il y a bien ce dispensaire des soeurs catholiques syriennes, des
franciscaines, dans le quartier encerclé, mais une rue surveillée
par les « snippers » le coupe en deux. La maternité est
ainsi complètement isolée du bâtiment central.
La rue est pire qu’un no man’s land. Ceux qui la traversent tombent
aussitôt sous les halles. Elisabeth Dalle, l’une des deux infirmières
qui secondent Pradier, une blonde bouclée aux grands yeux, échappe
de justesse à la mort en courant pour chercher,à trente
mètres de l’hôpital, des vaccins chez les franciscaines.
Le père d’une jeune blessée a moins de chance : en
se rendant chez le pharmacien pour obtenir des médicaments,
il reçoit une balle dans le bras.
Les blessé.s refusent d’être déplacés,
de crainte d’être achevés. Un homme atteint au ventre
reste ainsi coincé trois jours durant entre deux barrages.
De peur d’être arrêté et interrogé par
quelque milicien adverse, il avale sa lettre d’admission à l’hôpital.
Pour récupérer les cadavres, les habitants du quartier
utilisent de longs bâtons dotés de crochets. Les soeurs,
elles aussi, mettent la main à la pâte. C’est à un
curieux spectacle qu’assiste Pradier : le mouvement des pleureuses
munies de gaffes ressemble à un triste défilé mortuaire, à deux
pas de ce dispensaire dont la croix, face aux balles chrétiennes,
n’offre qu’une protection dérisoire.
Lors d’une accalmie, Stanley Bond emmène les infirmières
se détendre dans la campagne libanaise. Loin des fureurs
beyrouthines. Pendant que son confrère courtise Aude et
Elain, Pradier demeure a Nabaa pour une permanence hypothétique.
On le sort du lit un soir, alors qu’il est plongé dans Plutarque.
Un milicien a reçu une balle dans la fesse, L’homme n’est
pas fier mais ses acolytes paradent dans les couloirs.
— - --Pas question de l’opérer maintenant tranche Pradier.
On verra ça demain.
— _--Si, tu l’opères ce soi r, décrète un
milicien.
— --J’ai dit pas question. Il faut être deux.
- - --Tu l’opères, sinon je te tue !
- --Ah Cela mérite réflexion...
Une lueur dans la pupille du milicien ne laisse guère de
choix à Pradier, qui s’incline.
De jour en jour. C’est l’escalade. On se bat désormais pour
quelques mètres carres, un coin de rue, une ruine, une tranchée
creusée. Un matin, Pradier sursaute et se plaque au sol
une roquette survole l’hôpital et s’écrase à quelques
encablures.
Un volontaire de MSF qui vient de débarquer entend améliorer
le rendement pour évacuer le sang des poitrines et des ventres éclatés,
il se sert dune éponge. Son successeur opte pour la louche. Les cadences
de soins sont infernales .
Il y a certes quelques heures d’accalmie en début d’après-midi
quand les combattants abaissent leurs fusils à lunette pour une courte
sieste ou une cigarette de haschich. Puis les tirs redoublent d’intensité.
Lorsque la nuit tombe, les passants rasent les murs de plus près: les
tireurs sont équipés de fusils a infrarouge et semblent faire
mouche à chaque coup.
Les médecins décident d’abandonner leur appartement situé trop
loin du dispensaire et rallient un deux-pièces délabré que
leur prêtent les Chiites. à trente mètres de l’ hôpital.
La nuit, ils sont réveilIés sans cesse pour traiter les derniers
blessés. Sortir de l’appartement relève du risque pur : outre
les balles et les obus, il faut se protéger des miliciens trop nerveux.
--Qui va là? Clame-t-on à chaque barrage.
— ---Rafik ! (camarade!) répondent les médecins, pas toujours
rassures.
Pradier apprend à connaître les angles de tirs, les abris anodins
dans la rue ....une voilure calcinée, un muret de briques, une plaque
de tôle!!.
Extrait de "French Doctors" _ Olivier Weber editions Robert Laffont (Paris 1995)
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Dans le camp de Nabaa à Beyrouth en
1976
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308)
Au Salvador
Pendant ce temps, Kouchner rêve de remettre sur pied une expédition
maritime en mer de Chine. Autour de lui. de nouveaux coéquipiers
s’activent. Dominique Monchicourt, un médecin de trcntc-six
ans dont la femme vient d’être emportée par un canccr,
entcnd consacrer ses efforts à cette nouvelle aventure. Xavier
Gouyou-Beauchamps, ancien porte-parole du, président Giscard
d’ Estaing et préfet en rupture de ban depuis l’arrivée
de la gauche au pouvoir en mai 1981, frappe à la porte de
M DM. Pendant, six mois, il se consacre à 1’ association,
monte une mission on mer de Chine, contacte armateurs et agents maritimes,
dégotte dans un port le cargo Goelo.
Médecins du Monde veut retrouver la dynamique lancée
par l’ILe de Lumière, r’enflouer ses caisse, drainer caméras
et journalistes sur lu pont du navire-hôpital. Quand le G oe/o
quitte les côtes françaises pou r naviguer au large
du delta du Mékong. Bernard Bcnyamin. journaliste àAntenne
, embarque à son bord. Pendant un mois. Monchicourt et les
autres médecins présents repêchent des boat peoplc
et les conduisent dans un havre de paix, Puørto Princesa,
sur l’ île philippine de Palawan. Benyamin filme et prend des
notes. Le long reportage qu’il ramène de ce périple,
diffusé sur Antenne 2 en juillet, est unc aubaine. Emus par
les accents épiques du reporter, les téléspectateurs
envoient trois millions dc francs de dons. Monchicourt s amuse à calculer
combien il pourra sauver de boat people avec cette somme 1e coût
de prise en charge d’un réfugié « tout compris » s’élève à huit
mille francs. Le prix d’une mobylette aime à rappeler Dominiquc,
qui peut ainsi financer cinq à six mois supplémentaires
de mission en haute mer
A Médecins du monde, discute ardemment des révolutions
en cours en Amérique centrale Le
Nicaragua est tombe aux mains des Sandinistes. Le Salvador agonisc,
coincé entre les Escadrons de la mort d’extrême droite
et les guerilleros marxistes qui, régulièrement.
descendent de leurs maquis pour s’aventurer jusque dans la capitale.
Dans le petit bureau, de MDM , rue du Fer-à-Moulin. qui
sert aussi de siège au syndicat des chefs de clinique, les
hispanisants penchent pour l’envoi d’une mission d’urgence à San
Salvador. On veut rattraper l’échec de la mission « hôpital
Romero » ». Le voyage est davantage préparé,
la stratégie peaufinée. Mieux, on décide d’aller
soigner des deux côtés, chez les gouvernementaux et
dans les maquis de la rébellion. A Kouchncr, Brucker et
Pradier, Les hôpitaux de la capitale. A Lebas, familier déjà du
terrain et de ses pièges, les dispensaires dc la guérilla,
qu’il devra atteindre par la frontière du Honduras. Grâce à cette
double mission, les MDM auront un pied de part et d’autre de la
ligne de front.
Le voyage est long jusqu’à Mexico et Kouchner a tout le
loisir de lire dans l’avion la brochure touristique du Salvador,
Un pais con corazon , « un pays avec du coeur », proclame
le dépliant. Pour tromperl’ennui, le médecin épluche
soigneusement la carte aux noms enchanteurs: Dclicias de Concepcion,
Jerusalcn, Nuevo Eden de San Juan. La guerre sévit-elle
vraiment dans ces contrées? Kouch ner s’interroge jusqu’à ce
qu’il repère, au sud de La capitale, un nom qui claque plus
martialement a ses oreilles : Pucrta Dcl Diablo.
Lorsqu’il débarque avec Pradier et Brucker dans le grand
aéroport de Mcxico,il fait profil bas. Les trois médccins
craignent d’être repérés par quelque agent
salvadorien, Au risque de capoter, et pour des raisons de securité,
la mission doit rester secrète jusqu’au dernier moment.
Au bout de l’immense couloir, trois hommes a la mine patibulaire
s’avancen vers les Français. L’un d’eux toise Pradier et
s’écrie
_Senor Pradière?
Pradier s’arrête net. Qui peut l’interpeller ainsi, sinon
un agent bien renseigné?
_Vous ne me reconnaissez pas? demande l’autre en lui tendant la
main.
Pradier cherche dans sa mémoire. Qui peut bien être
cet individu? Est-ce un piège ? L’homme parle alors de Bayonne,
de l’église, des Basques réfugiés politiques
en France. Interloqué, Pradier dévisage son interlocuteur
et se rappelle alors qu’il l’a soigné à l’hôpital
de Bayonne. Ce Basque espagnol avait entamé, avec d’autres
réfugiés, une grève de la faim pour protester
contre sa condition. Le médecin Français les avait
secourus en leur signifiant son soutien. Curieuse rencontre….Sous
le regard courroucé de ses deux camarades furieux de ce
transit peu discret, Pradier
( avec cependant une certaine fierté !!) échange
furtivement quelques banalités avec son ancien patient.
Losqu’ils atteignent la capitale Salvadorienne quelques heures
plus tard les trois médecins découvrent une ville
en état de siège. Les sirènes d’ambulance
hurlent dans la nuit, des coups de feu claquent dans les bidonvilles
acquis à la guérilla. Le successeur de Mgr Romero,
l’archevêque Rivera y Damas, les reçoit et leur parle
de la douleur de ses fidèles, Les médecins exposent
leur plan. Ils veulent installer un dispensaire à la périphérie
de la capitale, pour soigner les réfugiés qui fuient
la ligne de front. L’ecclésiastique leur indique l’endroit
le plus critique : le camp de Bethanie la, su r la route de La
Libertad à vingt kilomètres de San Salvador. Là,
les victimes de la guerre affluent en masse et sans espoir.
Avant de s’aventurer sur la route de la guerre le trio décide
de s’arrêter au domicile de José Napoléon Duarte
, qui vient de quitter le gouvernement. Dirigeant du parti démocrate-chrétien,
il apparait pour beaucoup comme le futur chef de ce pays liliputiens
qui vogue entre coups d’Etat et guérilla marxiste. Assis
sur un tabouret dans le jardi n de sa demeure, coiffé d’un
chapeau de paille, Duarte peint une toile, comme si de rien n’était.
L’homme, qui souffre d’un cancer, s’enquiert de la mission des
medicos.
_ Ah, vous êtes français ? J’espère que vous
n’êtes pas comme ces jésuites basques qui sont tous:
révolutionnaires !
Kouchner et Brucker observent Pradier à la dérobée.
Il est Basque, ancien élève des jésuites,
et son coeur penche pour les guérilleros de la forêt.
Leur confrère, bon prince se tait et baisse les yeux . Kouchner
demande à l’ancien ministre de faciliter leur mission humanitaire_
en clair, de ne pas entraver leur désir de soigner du côte
de la guerilla. Sceptique mais magnanime, Duarte promet d’appuyer
la demande.
_Que faites-vous pour les droits de l’homme? lance alors Kouchner.
La question provocatrice désarçonne un temps l’ancien ministre,
mais il se ressaisit très vite et agite la main :
Regardez mon doigt! Ce sont les fascistes qui me l’ont coupé quand je
combattais pour ce que vous appelez les droits de l’homme. Ces gens-là,
croyez-moi, je les connais !
La réplique cloue le bec du médecin. On échange quelques
banalités avant que l’équipe de MDM ne prenne conge.
Les jésuites, en fait constituent l’essentiel des contacts de la mission,
C’est Mgr Rivera y Damas qui recommande aux medicos cette filière, malgré les
risques et notamment les assassinats de prêtres, accusés de subversion
par les forces de l’extrème droite.
L’archevêché s’occupe des hôpitaux où affluent les
réfugiés. Les médecins Salvadoricns n’osent plus
s’y aventurer.Aux yeux de la junte au pouvoir, soigner un paysan blessé est
un geste éminemment politique. A Aguilares, au nord de la capitale,
l’infirmière de vingt ans qui tenait le dispensaire a été retrouvée
assassinée, violée ,les yeux crevés.La bourgade est devenue
une ville de western . Le maire s’y promène pistolet à la ceinture
et les miliciens d’Orden, un groupe d’extrême droite, tirent en pleine
rue, à la recherche de quclques partisans de la isquierda, de la gauche.
Pour les Escadrons de la mort, la médecine est une forme de subversion.
Kouchner, Pradier et Brucker arpente les ruelles des bas quartiers, les masures
des bidonvilles, les églises des pauvres. Les trois émissaires
croisent une même détresse dans les regard. Ils y lisent l’incertitude
du lendemain. Les paysans Salvadoriens multiplient les récits tragiques,
où se mêlent tortures, massacres et exécutions sommaires.
Pradier découvre aussi que l’armée régulière, après
seize heures, se transforme en milice. Pour arrondir les fins de mois,les soldats
patrouillent le soir dans les latifundias, les grandes plantations, afin d’en
déloger les éventuels rebelles.
(311)
Le soir, à l’hôtel Camino Real ou, malgré la guerre, des
touristes déambulent au bord de la piscine, un verre de tequila a la
main, les trois compères exultent. Cette mission-là prend forme.
Au diable, les consultations Parisiennes! L’équipe envoie un télex à Médecins
du monde pour signaler que son retour est différé : « Réunion
spéciale de la junte prévue vendredi pour trancher problèmes
politiques. Sommes bien soutenus par gouvernement français. Mais délégation
de la Croix-Rouge compromise. Rassurer famille. Partons aujourd’hui pour interieur.
Vous embrassons. Gilles-Pierre-Bcrnard» A sa femme Evelyne qui n’a guère
de nouvelles depuis longtemps, Kouchner envoie un autre télégramme
dans un pidgin de Français et d’espagnol <c Guantanemera y mariachis.
Mexico ou New York du 4 au 8 Décembre. Pierre Domingo te dira los caminos
possibles, Stop. Amor y diffieultades. »
Deux jésuites servent de guide aux trois Français, les pères
Santâmaria et Ion de Cortina. Ils prennent de gros risques, Ils se savent
menaces par les Escadrons de la mort en raison de leurs sympathies pour la « théologie
de la libération » prônée par une frange du clergé qui
soutien t les idéaux révolutionnaires. La semaine précédente,
un autre ministre du culte, le père Julio Grande, a été exécuté au
volant de sa voiture par un commando armé, embusqué près
d’un carrefour de la capitale. Au cours d’une autre mission sur les routes
salvadoriennes. Kouchner apprend la perte d’une compancra fabuleuse : Marianella
Villas, l’amie de toujours. La volu bile présidente de la Commission
des droits de l’homme, que Lebas fréquentait à Paris, a été arrêtée,
torturée puis abattue. Kouchner revoit l’exubérante Salvadorienne,
née du côté des nantis, issue de la bourgeoisie compradore,
et qui a préféré défendre lcs pauvres. Le père
jésuite, Maria, et, demain, d’autres, sans doute.,, Que de violence
vis-à-vis des êtres de bonne volonté!
C’est un paysage de désolation qui défile sous les yeux des médecins
effondrés. Un cortège de réfugiés marche lentement
sur le bas-côté. un village porte les traces de récents
combats -. maisons en ruine, murs de l’église mitraillés. Des
tombes ont été prestement creusées dans les champs désertés,
et les croix bordent la route de La Libertad. Au-delà de la vallée,
des sommets surgissent de la brume.
Le père Ion Cortina guide les médecins et dresse minutieusement
au volant de sa voiture. l’inventaire des exactions. Lorsqu’il croise des unités
de l’armée régulière, le padre ne peut réprimer
un mouvement de crainte. La voiture dépasse un marigot. Un cadavre entame
sa décomposition. Des oiseaux picorent les bras et le ventre ballonné.
C’est un guérillero, dit le père à Pradier. Malheureusement,
personne n’ira le chercher.
_ Et pourquoi? s’offusque Pradier.
(312)
_Parce que s’en occuper, c’est signer son arrêt de mort.
Pradier s’éponge le front !!. Est-ce la tension, l’atmosphère
moite? Même la légêre brise du Pacifique n’apporte
pas de fraîcheur salutaire.
Chalatenango est une bourgade posée au pied des montagnes
qui marquent la frontière entre les plateaux et la Sierra.
Il fait bon en ce dimanche 23 novembre 1980. S’il n’y avait cette
omniprésence de la guerre, l’on pourrait se croire dans
‘une de ces villes sud-américaines aux murs blancs, aux
larges rues. aux églises baroques et richement décorées
que décrit Garcia Marquez, et où il fait bon vivre.
Mais Chalatenango marque aussi la frontière entre les positions
de l’armée et les maquis des champas, les guérilleros.
Les soldats patrouillent dans les rues, des camions militaires
occupent l’esplanade. des miliciens interdisent l’accès à l’église,
lieu de perdition et de débauche des âmes.
Kouchner, Pradicr et Brucker atterrissent dans les locaux de la
mission américaine. Les soeurs de l’ordre de Maryknoll sont
vêtues de blanc, parlent bien l’espagnol et évoquent
l’espoir des Salvadoriens :
_Nous sommes l’Eglise des pauvres, dit l’une d’entre elles en servant
le café, sous une photo de Jean-Paul Il.
Les nonnes au visage lisse affichent une incroyable détermination,
un courage toute épreuve. Savcnt-elles qu’ San Salvador
on assassine les hommes et femmes d’Eglise? Bien sûr. Elles
viennent de recevoir des menaces de mort. Deux d’entre elles ont
du, quelques semaines auparavant, rentrer aux Etats-IJnis.
_ Les enfants meurent ici, faites-le savoir dans votre pays, nous
avons besoin d’aide. Disent-t-elles.
Quelques jours plus tard, â l’hôtel, Kouchner pousse
un juron en parcourant le journal. Les corps de deux religieuses
ont été retrouvés, martyrisés, mêlés à deux
autres cadavres, une missionnaire et une assistante sociale américaines
qui venaient d’arriver au Salvador. Les quatre femmes ont été torturées
avant d’être abattues à Santiago-Monualco, à trente
kilomètres de la capitale. Le massacre est signé par
les Escadrons de la mort. Les médecins serrent les poings.
impuissants. La mission doit continuer.
Le camp de Bethania est tenu par les petites soeurs de Béthanie,
de Jérusalem. qui ont donné leur nom à la
contrée. Les réfugiés y affluent, un maigre
baluchon sur l’épaule. et s’entassent dans des cases de
paille et de pisé. Des enfants jouent dans la boue, tandis
que les adultes attendent l’arrivéc d’un hypothétique
camion de vivres.
lorsque la mère supérieure voit débarquer
les trois Français. hirsutes, guidés par un jésuite,
elle s’empresse de leur céder le camp trop lourd à gérer.
Pour quelques centai.nes de dollars. Kouchner devient propriétaire
d’un terrai n de quarante hectares. Pradier et Brucker saluent
l’exploit financier de Ieur confrère. Belle opération,
il est vrai : le domaine comprend un bout de
montagne, une rivière, et n’est guère éloigné de
la capitale. Très vite, des centaines de réfugiés
débarquent dans les parages. Le camp de Bethania devient
la première grande mission de MDM après l’opération « Ile
delumière »
Sur ce coin de terre montagneuse, le témoignage revêt
une importance aussi capitale que l’acte médical. On veut
dénoncer les disparitions, les exécutions en série,
et plaider pour la paix des deux côtés de cette sale
guerre.
Pierre Pradier s’aperçoit bien vite que la situation des
réfugiés est dramatique. Les vivres sont rationnés,
l’eau ne suffit plus à abreuver cette multitude de bouches,
les épidémies menacent des ribambelles d’enfants.
L équipe MDM travaille d’arrache-pied, et récolte
des centaines de témoignages. L’argent de Paris vient à manquer.
Les médecins se lancent alors dans le tissage et l’élevage
de poulets, revendus dans la capitale, afin de nourrir le bidonville
improvisé. Pradier, reconverti dans les joies de l’agriculture
et de l’élevage s’aperçoit qu’à la longue
les ventres des femmes s’arrondissent. La nuit tombée, des
visiteurs déposent leurs armes à l’entrée
des baraquements et rendent visite à leurs compagnes. Avertie
des mouvements nocturnes des guérilleros, la police salvadorienne
veille et coffre quelques-uns de ces montagnards révolutionnaires
en mal de tendresses.
Kouchner veut élargir l’opération. Il décide
de monter Un pont aérien, rien de moins entre la France
ce le Salvador. Mais le gouvernement demande qu’une partie des
dons lui soit affectée. A MDM, on tergiverse : faut-il se
plier au diktat et contribuer ainsi aider armée Salvadorienne?
Ou bien et donc, priver paysans, réfugiés et guérilleros
d’une aide précieuse ? Après de vifs débats,
on signe. Gilles Brucker entame une campagne au micro de France
Inter. Des affiches sont collées sur les murs de Paris :
2 au-dessus du slogan « Un avion pour le Salvador » et
d’une d’enfants en larmes, une main experte a effectué un
collage proclamant « Pas de larmes, du sérum ! »
.L’avion décolle de Paris le 20 Juin l981, avec soixante
tonnes de médicaments et de vivres dans ses soute, dont
quatre cents trousses d’urgence que les membres de MDM ont confectionnées à la
hâte dans le pavillon de banlieue de Francois Foussadier.
Malins, les Médecins du monde ont répondu à leur
manière à l’offre gouvernementale seuls des médicaments
de pédiatrie seront remis aux militaires.
Il aura fallu un an de négociations pour aboutir au résultat.
Patrouiller dans les eaux troubles de la mer de Chine était autrement
plus facile.
Au Salvador les medicos franceses sont soupçonnés par les militaires
de travailler pour le KGB.
Kouchner et les « Salvadoriens » de Médecins du monde _Pradier,
Brucker et Lebas_ rient de ces fausses allégations. Dire que, au Liban,
on les accusait d’oeuvrer pour la CIA….
Kouchner, cependant, ne se leurre pas sur la ponce de la mission : Ce que fait
MDM est infiniment petit par rapport aux besoins, dit-il lors d’une conférence à Paris
sur l’Amérique latine.
Il définit ensuite le Salvador comme « une tâche considérable,
même pour cette bande de demi-naïfs, demi-avertis et complètement
mégalomanes qui constitue M DM ». Dans la salle, on applaudit
ce médecin-là aime la dérision et sait reconnaître
ses défauts,
Depuis son éviction de MSF. Kouchner a travaillé ses accents
de tribun. Il multiplie les interviews, parade devant les caméras. A
chaque fois qu’il défile sur un plateau, MDM reçoit des dons
faramineux, qui font pâlir d’envie ses concurrents. Il entretient des
relations mondaines et politiques. Il rencontre Christine Ockrent, présentatrice
du journal d’Antenne 2, et l’invite à effectuer un reportage sur ces
lieux de détresse qui parsèment la mappemonde. La journaliste
et le médecin se séduisent mutuellement.
On reproche Bernard, de plus en plus souvent. de confondre son intérêt
et celui de la médecine humanitaire. On l’accuse de prendre goût
au show-business et de mélanger les genres. Lui, rétorque que.
en ce siècle cathodique, il est necessairc de mêler médecine
et médias. Il considère les cameras comme une arme de témoignage
et de pression sur les gouvernements immoraux.
Que voulez-vous réplique-t-il à l’un de ses nombreux détracteurs,
c’est la loi du tapage et je n’y peux rien.
_Au fond, tu t’en fous si cinq mille petits Noirs meurent, pourvu que tu puisses
en opérer trois devant les caméras, lui lance, un soir, un ancien
compagnon de route.
Peut-être, se défend-il, mais grâce à ce reportage,
vingt mille autres seront sauvés!
Pour arrondir ses fins de mois, il écrit des scénarios pour la
série « Médecins de nuit » sur Antenne 2, sous le
pseudonyme de Bernard Gridaine. Il poursuit aussi sa tache de directeur de
publication à la Revue des sciences médicalcs - une source providentielle
de revenus avec la manne de la publicité pharmaceutique. Malgré tout,
crise oblige, la corne d’abondance commence à se tarir.
Le 21 avril 1982, à Athènes, dans le bâtiment du vieux
parlement, les jurés de la fondation Onassis et le président
de la République grec, Constant i n Caramanlis. remettent à Kouchner
le prix Athinaiï F Emu, gêné d’être récompense
au nom des volontaires qui s’affairent, au même moment, à soigner
les souffrances de la planète. le médecin français dresse
alors le bilan de l’extrême urgence pratiquée par des cohortes
de médecins et non-médecins. Infirmières, journalistes,
marins, architectes, publicitaires, comptables, secrétaires. Il est
vingt heures cn mer de Chine et des médecins s’attachent à repêcher
des boat people. Il est quinze heures à la frontière afghane
et des volontaires, déguisés en moudjahidin. marchent dans la
neige vers leur hôpital clandestin du Wardak. Il est quatorze heures
trente au Kurdistan. treize heures en Erythrée, douze heures en Afrique
et des équipes d’infirmières se relaient dans des dispensaires
de montagne ou de brousse, dans des camps de réfugiés ou sur
le front. Il est six
heurs du matin à Haîti, cinq heures au Salvador et au Nicaragua,
et des Français expatriés risquent leur vie, pataugent dans le
sang et la guerre civile,sauvent d’autres boat people, ceux des Caraïbes,
tonnent contre les silences complices et les exactions des dictateurs.
_La force des despotes s’éternise quand chacun de nous ignore son proche
te son lointain. Nous ne nous taisons plus. Nous sommes un œil et une conscience.
A la fin du discours, le parterre d’académiciens et de notables et ovationne
l’orateur. Celui-ci n’est pas mécontent : quand il descend de la tribune,
un chèque de cent mille dollars est glissé dans sa poche, récompense
des mécènes aux commandos en blouse blanche.
Extrait de
"French Doctors" _ Olivier Weber
editions Robert Laffont (Paris 1995)
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Ion Cortina

Poste de contrôlede l'armée
Salvadorienne, (1981)
l'une des premières missions de
MDM après la scission
au sein de MSF

Jacques Leclerc


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