Accueil Presses et Textes Galerie photos Famille Liens Livre d'or 07-Déc-2003 
 

 

Témoignages>retour

n!

 

 

EXtrait de "L'Ile de Lumière" de Bernard Kouchner

 

 

C’est là que les Vietnamiens ont écrit sur les rochers le numéro de leur bateau et la date de l’arrivée. Ces inscriptions blanches furent prises pour des S.O .S. par les journalistes qui survolèrent l’île sans s’y poser.
Avec Fyot, Deloche et Pradier, nous faisons la consultation dans l’unique baraque sur pilotis capable de recevoir une petite foule. Le camp est insalubre, les ruelles se faufilent entre les rochers. Nous savons que ces réfugiés vont être regroupés très vite sur Poulo Galang. Nous sélectionnons le lot habituel des tuberculeux des enfants et des cas chirurgicaux. Fyot fait alors la rencontre la plus surprenante. Parlant avec un ancien officier du Viet Minh ils s’aperçoivent qu’ils étaient en opération l’un contre l’autre il y a près de trente ans. Fyot tombe dans les bras de son ancien adversaire. Trente ans de guerre ininterrornpue qui ont conduit à l’absurde de cette rencontre sur une île minuscule. Fyot permettra l’arrivée prochaine à Dijon de ce combattant du Viet Minh. Nous avons terminé la consultation. Deloche rentre à bord pour opérer une hernie.

Avec Pradier je me rends dans la ville de Terampa . Encore une rue unique avec des maisons basses. Très loin au bord de la mer, passé le dispensaire, nous allons saluer le Chaouch, chef de l’administration locale. Tandis qu’une mosquée appelle à la prière, nous attendons que le dignitaire ait fini son déjeuner. l’homme n’est pas très aimable :
___« Je sais que votre bateau soigne les vietnamiens. Ils ont de la chance. Nous ne voyons jamais aucun médecin ici..
____Nous sommes à votre disposition, répond Pradier.
__
Alors rendez –vous au dispensaire, et,si vous êtes d’accord, je fais quérir les malades par le muezzin »
Les malades accourent de toute l’île à cet appel. Ils envahissent bientôt le dispensaire très propre où de faux infirmiers se sentent impuissants. Avec Pradier, nous examinons plus de cent personnes. Et il en vient toujours. Bien sûr il faut remplir pour chacun une fiche en anglais. Nous voyons defiler une pathologie historique. Lorsqu’il existe un souffle, il s’entend sans stéthoscope. Des dermatoses, des infections urinaires, et pulmonaires des diabétiques sans médicaments. Nous décidons d’hospitaliser douze Indonésiens. Une malade présente une tumeur nécrosée de la face qui lui double le volume de la tête. Un jeune garçon implore qu’on le prenne. Sa lèvre supérieure révèle un très gros bec-de-lièvre. E n dehors d’un abdomen douteux ce ne sont pas des cas urgents. Comme ils ne verront jamais de médecins nous décidons de les accepter. La file des malades s’étire vers la jetée.
Le Chaouch est content.


A bord, Deloche est un peu surpris par l’abondance et la variété des cas. Ils les accepte pourtant. Deloche opérera cette tumeur monstrueuse avec succès. Et nous seront tous là pour tendre un miroir à cette Indonésienne après l’intervention. Cette brillante exérèse vaudra à Deloche le définitif surnom du
« Baron » Quant au bec-de-lièvre, il sera tellement heureux du
résultat qu’il rameutera d’autres becs-de-lièvre.
L’hôpital est maintenant surchargé et l’équipe médicale
s’affaire. Haegy bricole la radio et réussit ses premiers clichés. Dans l’après-midi, un officier indonésien monte à bord, accompagné de deux marins dont l’un est un infirmier. Leur bateau est ancré non loin. Ils nous demandent des antibiotiques Nous leur en fournissons. Nous apprendrons que ces médicaments seront en vente quelques jours plus tard dans la ville de Terampa.


En fin d’après-midi, les interventions chirurgicales terminées, Josiane se fait coiffeuse et coupe sous les ovations des cheveux de Boyer, de Pradier et de Werner. Devant les résultats les clients se font plus rares. Dommage, les réfugiés appréciaient le spectacle...
Délaissant ma vaste cabine, je viens souvent respirer l’air de l’amitié dans le container des médecins. Fyot lit des romans, Pradier marche de long en large en apostrophant Deloche qui prend des notes de voyage, Hiegel les regarde et sourit.
Les médecins se sont distribués la garde et je suis vexé d’en
ê tre exclu. Réveiflé par l’appareillage du bateau, je descends dans le faux pont,
à 4 heures du matin.
Assis au bureau de la salle de réanimation, les lunettes retenues sur le nez par un fin cordon bleu, Pradier en chemisette grise et short de marin, le masque romain, lit Plutarque. Devant lui neuf malades. Au premier plan un rétrécissement mitral avec anémie, une femme de quarante ans. exsangue, agite lentement un éventail puis méthodiquement, tous les trois mouvements, tape sur son genou. Une destruction de la loge postérieure de la jambe gauche, pansement impeccable, se retourne sur le côté gauche en grimaçant de douleur.
Marie-Christine survient et demande à Pradier l’équivalence des drogues anglaises. Doit-on faire une nouvelle injection de corticoïdes à l’état de maI asthmatique?
« Je crois, dit Pradier levant un doigt sentencieux, qu’un asthmatique qui dort est un asthmatique qui va mieux. »
La mer est belle. Nous arrivons à 8 heures devant Air Aya. Nous débarquons des malades. Il en reste soixante-quinze à bord et dix-huit travailleurs vietnamiens. Nous avons juste le temps d’embarquer de nouveaux patients et nous repartons à 16 heures pour Tanjung Uban. Nous sommes pressés parce qu’il n’y a plus d’eau à bord.
Josiane est de garde. Elle me confie : « J’ai souvent entendu dire sur ce bateau que les Vietnamiennes étaient de mauvaises mères, ou plutôt qu’elles n’étaient pas de bonnes mères. Il n’y a qu’à les regarder dormir avec leurs enfants pour savoir à quel point, c’est faux. »
Contact étroit des corps, bras et jambes enchevêtrés, la tête de l’enfant contre le sein ou le ventre de la mère. Tant que ce contact existe, les enfants, qui ne dorment pas, ou très peu, les yeux grands ouverts, restent silencieux. La moindre rupture provoque immédiatement les pleurs de l’enfant et le réveil en sursaut de la mère. Elles bercent alors, elles calment, elles étreignent encore plus étroitement et le silence revient.
J’ai pris exemple sur elles pour endormir les enfants non accompagnés, ajoute Josiane Je les assois sur mes genoux, leurs pieds croisés dans mon dos, leurs bras autour de mon cou et la tête sur ma poitrine. A lors seulement ils arrivent à dormir. »


Boyer a maintenant Les choses en main, le bateau ne manque de rien. Les médecins sont attentifs à tous les patients. Dommage que l’Ile de Lumière doive s’arrêter un jour.

 



Extrait de "French Doctors" d'Olivier Weber

Au Liban

 


A Beyrouth, Pierre Pradier et le Canadien Stanley Bond opèrent dans le dénuement le plus total. Chaque jour. Les blessés se succèdent par cohortes dans les deux salles d’opération. Il faut de surcroît rattraper les erreurs des infirmiers chiites, qui recousent les blessures avec des aiguilles de mercerie sans nettoyer les plaies ni enlever les éclats. Presque tous ceux qui en réchappent souffrent ensuite d’un gigantesque abcès ou de la gangrène. Pradier et Bond rouvrent les blessures cicatrisées, nettoient, recousent à tour de bras. Les blessés sont souvent des combattants, déjà aguerris, prêts à en découdre à nouveau, à peine sortis de l’hôpital. Ces curieux militants qui ne reculent devant rien, ni exactions, ni massacres ou mises à mort de civils, frémissent face à la seringue comme devant un peloton d’exécution. Pradier hausse les épaules. Drôles de guerriers, vraiment!
La tâche est, immense. Les médecins voient débarquer un nombre croissant de blessés dans le petit hôpital _ en moyenne, vingt par après-midi, lorsque les combats reprennent. Le bombardement en plein jour du marché de Nabaa se solde ainsi par quarante morts et l’arrivée, en cinq mimutes, de cent cinquante blessés. Il faut faire vite. On demande du sang aux voisins.
On opère parfois à la lampe de poche. Mais l’électricité est rarement coupée. La centrale se situe dans un camp, et le réservoir d’eau dans l’autre. Les ennemis se font la guerre mais ne ferment pas es robinets.
Entre les murs du dispensaire. toutes les ethnies, toutes les religions se confondent : des Maronites s’y entassent avec des chiites, des sunnites, des Kurdes, des Arméniens, des Druzes, des Palestiniens. L’accès à la maison de la charité est libre les commandos en blouse blanche ne demandent pas de cartes d’identité à l’entrée.
Les Médecins sans frontières sont les seuls à soigner les blessés de Nabaa. Dans ce flot humain qui apparaît aux heures chaudes de l’après-midi, heures de pointe de la guerre, ce qui frappe Pradier et Aude Boekholt, l’infirmière, c’est le nombre de vêtements noirs : chaque famille est marquée par le deuil.
Il y a bien ce dispensaire des soeurs catholiques syriennes, des franciscaines, dans le quartier encerclé, mais une rue surveillée par les « snippers » le coupe en deux. La maternité est ainsi complètement isolée du bâtiment central. La rue est pire qu’un no man’s land. Ceux qui la traversent tombent aussitôt sous les halles. Elisabeth Dalle, l’une des deux infirmières qui secondent Pradier, une blonde bouclée aux grands yeux, échappe de justesse à la mort en courant pour chercher,à trente mètres de l’hôpital, des vaccins chez les franciscaines. Le père d’une jeune blessée a moins de chance : en se rendant chez le pharmacien pour obtenir des médicaments, il reçoit une balle dans le bras.
Les blessé.s refusent d’être déplacés, de crainte d’être achevés. Un homme atteint au ventre reste ainsi coincé trois jours durant entre deux barrages. De peur d’être arrêté et interrogé par quelque milicien adverse, il avale sa lettre d’admission à l’hôpital.
Pour récupérer les cadavres, les habitants du quartier utilisent de longs bâtons dotés de crochets. Les soeurs, elles aussi, mettent la main à la pâte. C’est à un curieux spectacle qu’assiste Pradier : le mouvement des pleureuses munies de gaffes ressemble à un triste défilé mortuaire, à deux pas de ce dispensaire dont la croix, face aux balles chrétiennes, n’offre qu’une protection dérisoire.

Lors d’une accalmie, Stanley Bond emmène les infirmières se détendre dans la campagne libanaise. Loin des fureurs beyrouthines. Pendant que son confrère courtise Aude et Elain, Pradier demeure a Nabaa pour une permanence hypothétique.
On le sort du lit un soir, alors qu’il est plongé dans Plutarque. Un milicien a reçu une balle dans la fesse, L’homme n’est pas fier mais ses acolytes paradent dans les couloirs.
— - --Pas question de l’opérer maintenant tranche Pradier. On verra ça demain.
— _--Si, tu l’opères ce soi r, décrète un milicien.
— --J’ai dit pas question. Il faut être deux.
- - --Tu l’opères, sinon je te tue !
- --Ah Cela mérite réflexion...
Une lueur dans la pupille du milicien ne laisse guère de choix à Pradier, qui s’incline.
De jour en jour. C’est l’escalade. On se bat désormais pour quelques mètres carres, un coin de rue, une ruine, une tranchée creusée. Un matin, Pradier sursaute et se plaque au sol une roquette survole l’hôpital et s’écrase à quelques encablures.
Un volontaire de MSF qui vient de débarquer entend améliorer le rendement pour évacuer le sang des poitrines et des ventres éclatés, il se sert dune éponge. Son successeur opte pour la louche. Les cadences de soins sont infernales .
Il y a certes quelques heures d’accalmie en début d’après-midi quand les combattants abaissent leurs fusils à lunette pour une courte sieste ou une cigarette de haschich. Puis les tirs redoublent d’intensité. Lorsque la nuit tombe, les passants rasent les murs de plus près: les tireurs sont équipés de fusils a infrarouge et semblent faire mouche à chaque coup.
Les médecins décident d’abandonner leur appartement situé trop loin du dispensaire et rallient un deux-pièces délabré que leur prêtent les Chiites. à trente mètres de l’ hôpital. La nuit, ils sont réveilIés sans cesse pour traiter les derniers blessés. Sortir de l’appartement relève du risque pur : outre les balles et les obus, il faut se protéger des miliciens trop nerveux.
--Qui va là? Clame-t-on à chaque barrage.
— ---Rafik ! (camarade!) répondent les médecins, pas toujours rassures.
Pradier apprend à connaître les angles de tirs, les abris anodins dans la rue ....une voilure calcinée, un muret de briques, une plaque de tôle!!.

 

 

 

Extrait de

"French Doctors" _ Olivier Weber

editions Robert Laffont (Paris 1995)

 

 

 

 

Dans le camp de Nabaa à Beyrouth en 1976

 

 

 

308)

Au Salvador


Pendant ce temps, Kouchner rêve de remettre sur pied une expédition maritime en mer de Chine. Autour de lui. de nouveaux coéquipiers s’activent. Dominique Monchicourt, un médecin de trcntc-six ans dont la femme vient d’être emportée par un canccr, entcnd consacrer ses efforts à cette nouvelle aventure. Xavier Gouyou-Beauchamps, ancien porte-parole du, président Giscard d’ Estaing et préfet en rupture de ban depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir en mai 1981, frappe à la porte de M DM. Pendant, six mois, il se consacre à 1’ association, monte une mission on mer de Chine, contacte armateurs et agents maritimes, dégotte dans un port le cargo Goelo.
Médecins du Monde veut retrouver la dynamique lancée par l’ILe de Lumière, r’enflouer ses caisse, drainer caméras et journalistes sur lu pont du navire-hôpital. Quand le G oe/o quitte les côtes françaises pou r naviguer au large du delta du Mékong. Bernard Bcnyamin. journaliste àAntenne , embarque à son bord. Pendant un mois. Monchicourt et les autres médecins présents repêchent des boat peoplc et les conduisent dans un havre de paix, Puørto Princesa, sur l’ île philippine de Palawan. Benyamin filme et prend des notes. Le long reportage qu’il ramène de ce périple, diffusé sur Antenne 2 en juillet, est unc aubaine. Emus par les accents épiques du reporter, les téléspectateurs envoient trois millions dc francs de dons. Monchicourt s amuse à calculer combien il pourra sauver de boat people avec cette somme 1e coût de prise en charge d’un réfugié « tout compris » s’élève à huit mille francs. Le prix d’une mobylette aime à rappeler Dominiquc, qui peut ainsi financer cinq à six mois supplémentaires de mission en haute mer

A Médecins du monde, discute ardemment des révolutions en cours en Amérique centrale Le
Nicaragua est tombe aux mains des Sandinistes. Le Salvador agonisc, coincé entre les Escadrons de la mort d’extrême droite et les guerilleros marxistes qui, régulièrement. descendent de leurs maquis pour s’aventurer jusque dans la capitale. Dans le petit bureau, de MDM , rue du Fer-à-Moulin. qui sert aussi de siège au syndicat des chefs de clinique, les hispanisants penchent pour l’envoi d’une mission d’urgence à San Salvador. On veut rattraper l’échec de la mission « hôpital Romero » ». Le voyage est davantage préparé, la stratégie peaufinée. Mieux, on décide d’aller soigner des deux côtés, chez les gouvernementaux et dans les maquis de la rébellion. A Kouchncr, Brucker et Pradier, Les hôpitaux de la capitale. A Lebas, familier déjà du terrain et de ses pièges, les dispensaires dc la guérilla, qu’il devra atteindre par la frontière du Honduras. Grâce à cette double mission, les MDM auront un pied de part et d’autre de la ligne de front.
Le voyage est long jusqu’à Mexico et Kouchner a tout le loisir de lire dans l’avion la brochure touristique du Salvador, Un pais con corazon , « un pays avec du coeur », proclame le dépliant. Pour tromperl’ennui, le médecin épluche soigneusement la carte aux noms enchanteurs: Dclicias de Concepcion, Jerusalcn, Nuevo Eden de San Juan. La guerre sévit-elle vraiment dans ces contrées? Kouch ner s’interroge jusqu’à ce qu’il repère, au sud de La capitale, un nom qui claque plus martialement a ses oreilles : Pucrta Dcl Diablo.
Lorsqu’il débarque avec Pradier et Brucker dans le grand aéroport de Mcxico,il fait profil bas. Les trois médccins craignent d’être repérés par quelque agent salvadorien, Au risque de capoter, et pour des raisons de securité, la mission doit rester secrète jusqu’au dernier moment.
Au bout de l’immense couloir, trois hommes a la mine patibulaire s’avancen vers les Français. L’un d’eux toise Pradier et s’écrie
_Senor Pradière?
Pradier s’arrête net. Qui peut l’interpeller ainsi, sinon un agent bien renseigné?
_Vous ne me reconnaissez pas? demande l’autre en lui tendant la main.
Pradier cherche dans sa mémoire. Qui peut bien être cet individu? Est-ce un piège ? L’homme parle alors de Bayonne, de l’église, des Basques réfugiés politiques en France. Interloqué, Pradier dévisage son interlocuteur et se rappelle alors qu’il l’a soigné à l’hôpital de Bayonne. Ce Basque espagnol avait entamé, avec d’autres réfugiés, une grève de la faim pour protester contre sa condition. Le médecin Français les avait secourus en leur signifiant son soutien. Curieuse rencontre….Sous le regard courroucé de ses deux camarades furieux de ce transit peu discret, Pradier
( avec cependant une certaine fierté !!) échange furtivement quelques banalités avec son ancien patient.
Losqu’ils atteignent la capitale Salvadorienne quelques heures plus tard les trois médecins découvrent une ville en état de siège. Les sirènes d’ambulance hurlent dans la nuit, des coups de feu claquent dans les bidonvilles acquis à la guérilla. Le successeur de Mgr Romero, l’archevêque Rivera y Damas, les reçoit et leur parle de la douleur de ses fidèles, Les médecins exposent leur plan. Ils veulent installer un dispensaire à la périphérie de la capitale, pour soigner les réfugiés qui fuient la ligne de front. L’ecclésiastique leur indique l’endroit le plus critique : le camp de Bethanie la, su r la route de La Libertad à vingt kilomètres de San Salvador. Là, les victimes de la guerre affluent en masse et sans espoir.
Avant de s’aventurer sur la route de la guerre le trio décide de s’arrêter au domicile de José Napoléon Duarte , qui vient de quitter le gouvernement. Dirigeant du parti démocrate-chrétien, il apparait pour beaucoup comme le futur chef de ce pays liliputiens qui vogue entre coups d’Etat et guérilla marxiste. Assis sur un tabouret dans le jardi n de sa demeure, coiffé d’un chapeau de paille, Duarte peint une toile, comme si de rien n’était. L’homme, qui souffre d’un cancer, s’enquiert de la mission des medicos.
_ Ah, vous êtes français ? J’espère que vous n’êtes pas comme ces jésuites basques qui sont tous: révolutionnaires !
Kouchner et Brucker observent Pradier à la dérobée. Il est Basque, ancien élève des jésuites, et son coeur penche pour les guérilleros de la forêt. Leur confrère, bon prince se tait et baisse les yeux . Kouchner demande à l’ancien ministre de faciliter leur mission humanitaire_ en clair, de ne pas entraver leur désir de soigner du côte de la guerilla. Sceptique mais magnanime, Duarte promet d’appuyer la demande.
_Que faites-vous pour les droits de l’homme? lance alors Kouchner.
La question provocatrice désarçonne un temps l’ancien ministre, mais il se ressaisit très vite et agite la main :
Regardez mon doigt! Ce sont les fascistes qui me l’ont coupé quand je combattais pour ce que vous appelez les droits de l’homme. Ces gens-là, croyez-moi, je les connais !
La réplique cloue le bec du médecin. On échange quelques banalités avant que l’équipe de MDM ne prenne conge.
Les jésuites, en fait constituent l’essentiel des contacts de la mission, C’est Mgr Rivera y Damas qui recommande aux medicos cette filière, malgré les risques et notamment les assassinats de prêtres, accusés de subversion par les forces de l’extrème droite.
L’archevêché s’occupe des hôpitaux où affluent les réfugiés. Les médecins Salvadoricns n’osent plus
s’y aventurer.Aux yeux de la junte au pouvoir, soigner un paysan blessé est un geste éminemment politique. A Aguilares, au nord de la capitale, l’infirmière de vingt ans qui tenait le dispensaire a été retrouvée assassinée, violée ,les yeux crevés.La bourgade est devenue une ville de western . Le maire s’y promène pistolet à la ceinture et les miliciens d’Orden, un groupe d’extrême droite, tirent en pleine rue, à la recherche de quclques partisans de la isquierda, de la gauche. Pour les Escadrons de la mort, la médecine est une forme de subversion.
Kouchner, Pradier et Brucker arpente les ruelles des bas quartiers, les masures des bidonvilles, les églises des pauvres. Les trois émissaires croisent une même détresse dans les regard. Ils y lisent l’incertitude du lendemain. Les paysans Salvadoriens multiplient les récits tragiques, où se mêlent tortures, massacres et exécutions sommaires. Pradier découvre aussi que l’armée régulière, après seize heures, se transforme en milice. Pour arrondir les fins de mois,les soldats patrouillent le soir dans les latifundias, les grandes plantations, afin d’en déloger les éventuels rebelles.
(311)
Le soir, à l’hôtel Camino Real ou, malgré la guerre, des touristes déambulent au bord de la piscine, un verre de tequila a la main, les trois compères exultent. Cette mission-là prend forme. Au diable, les consultations Parisiennes! L’équipe envoie un télex à Médecins du monde pour signaler que son retour est différé : « Réunion spéciale de la junte prévue vendredi pour trancher problèmes politiques. Sommes bien soutenus par gouvernement français. Mais délégation de la Croix-Rouge compromise. Rassurer famille. Partons aujourd’hui pour interieur. Vous embrassons. Gilles-Pierre-Bcrnard» A sa femme Evelyne qui n’a guère de nouvelles depuis longtemps, Kouchner envoie un autre télégramme dans un pidgin de Français et d’espagnol <c Guantanemera y mariachis. Mexico ou New York du 4 au 8 Décembre. Pierre Domingo te dira los caminos possibles, Stop. Amor y diffieultades. »
Deux jésuites servent de guide aux trois Français, les pères Santâmaria et Ion de Cortina. Ils prennent de gros risques, Ils se savent menaces par les Escadrons de la mort en raison de leurs sympathies pour la « théologie de la libération » prônée par une frange du clergé qui soutien t les idéaux révolutionnaires. La semaine précédente, un autre ministre du culte, le père Julio Grande, a été exécuté au volant de sa voiture par un commando armé, embusqué près d’un carrefour de la capitale. Au cours d’une autre mission sur les routes salvadoriennes. Kouchner apprend la perte d’une compancra fabuleuse : Marianella Villas, l’amie de toujours. La volu bile présidente de la Commission des droits de l’homme, que Lebas fréquentait à Paris, a été arrêtée, torturée puis abattue. Kouchner revoit l’exubérante Salvadorienne, née du côté des nantis, issue de la bourgeoisie compradore, et qui a préféré défendre lcs pauvres. Le père jésuite, Maria, et, demain, d’autres, sans doute.,, Que de violence vis-à-vis des êtres de bonne volonté!
C’est un paysage de désolation qui défile sous les yeux des médecins effondrés. Un cortège de réfugiés marche lentement sur le bas-côté. un village porte les traces de récents combats -. maisons en ruine, murs de l’église mitraillés. Des tombes ont été prestement creusées dans les champs désertés, et les croix bordent la route de La Libertad. Au-delà de la vallée, des sommets surgissent de la brume.
Le père Ion Cortina guide les médecins et dresse minutieusement au volant de sa voiture. l’inventaire des exactions. Lorsqu’il croise des unités de l’armée régulière, le padre ne peut réprimer un mouvement de crainte. La voiture dépasse un marigot. Un cadavre entame sa décomposition. Des oiseaux picorent les bras et le ventre ballonné.
C’est un guérillero, dit le père à Pradier. Malheureusement, personne n’ira le chercher.
_ Et pourquoi? s’offusque Pradier.
(312)
_Parce que s’en occuper, c’est signer son arrêt de mort.

Pradier s’éponge le front !!. Est-ce la tension, l’atmosphère moite? Même la légêre brise du Pacifique n’apporte pas de fraîcheur salutaire.
Chalatenango est une bourgade posée au pied des montagnes qui marquent la frontière entre les plateaux et la Sierra. Il fait bon en ce dimanche 23 novembre 1980. S’il n’y avait cette omniprésence de la guerre, l’on pourrait se croire dans ‘une de ces villes sud-américaines aux murs blancs, aux larges rues. aux églises baroques et richement décorées que décrit Garcia Marquez, et où il fait bon vivre. Mais Chalatenango marque aussi la frontière entre les positions de l’armée et les maquis des champas, les guérilleros. Les soldats patrouillent dans les rues, des camions militaires occupent l’esplanade. des miliciens interdisent l’accès à l’église, lieu de perdition et de débauche des âmes.
Kouchner, Pradicr et Brucker atterrissent dans les locaux de la mission américaine. Les soeurs de l’ordre de Maryknoll sont vêtues de blanc, parlent bien l’espagnol et évoquent l’espoir des Salvadoriens :
_Nous sommes l’Eglise des pauvres, dit l’une d’entre elles en servant le café, sous une photo de Jean-Paul Il.
Les nonnes au visage lisse affichent une incroyable détermination, un courage toute épreuve. Savcnt-elles qu’ San Salvador on assassine les hommes et femmes d’Eglise? Bien sûr. Elles viennent de recevoir des menaces de mort. Deux d’entre elles ont du, quelques semaines auparavant, rentrer aux Etats-IJnis.
_ Les enfants meurent ici, faites-le savoir dans votre pays, nous avons besoin d’aide. Disent-t-elles.

Quelques jours plus tard, â l’hôtel, Kouchner pousse un juron en parcourant le journal. Les corps de deux religieuses ont été retrouvés, martyrisés, mêlés à deux autres cadavres, une missionnaire et une assistante sociale américaines qui venaient d’arriver au Salvador. Les quatre femmes ont été torturées avant d’être abattues à Santiago-Monualco, à trente kilomètres de la capitale. Le massacre est signé par les Escadrons de la mort. Les médecins serrent les poings. impuissants. La mission doit continuer.

Le camp de Bethania est tenu par les petites soeurs de Béthanie, de Jérusalem. qui ont donné leur nom à la contrée. Les réfugiés y affluent, un maigre baluchon sur l’épaule. et s’entassent dans des cases de paille et de pisé. Des enfants jouent dans la boue, tandis que les adultes attendent l’arrivéc d’un hypothétique camion de vivres.
lorsque la mère supérieure voit débarquer les trois Français. hirsutes, guidés par un jésuite, elle s’empresse de leur céder le camp trop lourd à gérer. Pour quelques centai.nes de dollars. Kouchner devient propriétaire d’un terrai n de quarante hectares. Pradier et Brucker saluent l’exploit financier de Ieur confrère. Belle opération, il est vrai : le domaine comprend un bout de
montagne, une rivière, et n’est guère éloigné de la capitale. Très vite, des centaines de réfugiés débarquent dans les parages. Le camp de Bethania devient la première grande mission de MDM après l’opération « Ile delumière »
Sur ce coin de terre montagneuse, le témoignage revêt une importance aussi capitale que l’acte médical. On veut dénoncer les disparitions, les exécutions en série, et plaider pour la paix des deux côtés de cette sale guerre.
Pierre Pradier s’aperçoit bien vite que la situation des réfugiés est dramatique. Les vivres sont rationnés, l’eau ne suffit plus à abreuver cette multitude de bouches, les épidémies menacent des ribambelles d’enfants. L équipe MDM travaille d’arrache-pied, et récolte des centaines de témoignages. L’argent de Paris vient à manquer. Les médecins se lancent alors dans le tissage et l’élevage de poulets, revendus dans la capitale, afin de nourrir le bidonville improvisé. Pradier, reconverti dans les joies de l’agriculture et de l’élevage s’aperçoit qu’à la longue les ventres des femmes s’arrondissent. La nuit tombée, des visiteurs déposent leurs armes à l’entrée des baraquements et rendent visite à leurs compagnes. Avertie des mouvements nocturnes des guérilleros, la police salvadorienne veille et coffre quelques-uns de ces montagnards révolutionnaires en mal de tendresses.
Kouchner veut élargir l’opération. Il décide de monter Un pont aérien, rien de moins entre la France ce le Salvador. Mais le gouvernement demande qu’une partie des dons lui soit affectée. A MDM, on tergiverse : faut-il se plier au diktat et contribuer ainsi aider armée Salvadorienne? Ou bien et donc, priver paysans, réfugiés et guérilleros d’une aide précieuse ? Après de vifs débats, on signe. Gilles Brucker entame une campagne au micro de France Inter. Des affiches sont collées sur les murs de Paris : 2 au-dessus du slogan « Un avion pour le Salvador » et d’une d’enfants en larmes, une main experte a effectué un collage proclamant « Pas de larmes, du sérum ! »
.L’avion décolle de Paris le 20 Juin l981, avec soixante tonnes de médicaments et de vivres dans ses soute, dont quatre cents trousses d’urgence que les membres de MDM ont confectionnées à la hâte dans le pavillon de banlieue de Francois Foussadier. Malins, les Médecins du monde ont répondu à leur manière à l’offre gouvernementale seuls des médicaments de pédiatrie seront remis aux militaires.
Il aura fallu un an de négociations pour aboutir au résultat. Patrouiller dans les eaux troubles de la mer de Chine était autrement plus facile.
Au Salvador les medicos franceses sont soupçonnés par les militaires de travailler pour le KGB.
Kouchner et les « Salvadoriens » de Médecins du monde _Pradier, Brucker et Lebas_ rient de ces fausses allégations. Dire que, au Liban, on les accusait d’oeuvrer pour la CIA….
Kouchner, cependant, ne se leurre pas sur la ponce de la mission : Ce que fait MDM est infiniment petit par rapport aux besoins, dit-il lors d’une conférence à Paris sur l’Amérique latine.
Il définit ensuite le Salvador comme « une tâche considérable, même pour cette bande de demi-naïfs, demi-avertis et complètement mégalomanes qui constitue M DM ». Dans la salle, on applaudit ce médecin-là aime la dérision et sait reconnaître ses défauts,
Depuis son éviction de MSF. Kouchner a travaillé ses accents de tribun. Il multiplie les interviews, parade devant les caméras. A chaque fois qu’il défile sur un plateau, MDM reçoit des dons faramineux, qui font pâlir d’envie ses concurrents. Il entretient des relations mondaines et politiques. Il rencontre Christine Ockrent, présentatrice du journal d’Antenne 2, et l’invite à effectuer un reportage sur ces lieux de détresse qui parsèment la mappemonde. La journaliste et le médecin se séduisent mutuellement.
On reproche Bernard, de plus en plus souvent. de confondre son intérêt et celui de la médecine humanitaire. On l’accuse de prendre goût au show-business et de mélanger les genres. Lui, rétorque que. en ce siècle cathodique, il est necessairc de mêler médecine et médias. Il considère les cameras comme une arme de témoignage et de pression sur les gouvernements immoraux.
Que voulez-vous réplique-t-il à l’un de ses nombreux détracteurs, c’est la loi du tapage et je n’y peux rien.
_Au fond, tu t’en fous si cinq mille petits Noirs meurent, pourvu que tu puisses en opérer trois devant les caméras, lui lance, un soir, un ancien compagnon de route.
Peut-être, se défend-il, mais grâce à ce reportage, vingt mille autres seront sauvés!
Pour arrondir ses fins de mois, il écrit des scénarios pour la série « Médecins de nuit » sur Antenne 2, sous le pseudonyme de Bernard Gridaine. Il poursuit aussi sa tache de directeur de publication à la Revue des sciences médicalcs - une source providentielle de revenus avec la manne de la publicité pharmaceutique. Malgré tout, crise oblige, la corne d’abondance commence à se tarir.
Le 21 avril 1982, à Athènes, dans le bâtiment du vieux parlement, les jurés de la fondation Onassis et le président de la République grec, Constant i n Caramanlis. remettent à Kouchner le prix Athinaiï F Emu, gêné d’être récompense au nom des volontaires qui s’affairent, au même moment, à soigner les souffrances de la planète. le médecin français dresse alors le bilan de l’extrême urgence pratiquée par des cohortes de médecins et non-médecins. Infirmières, journalistes, marins, architectes, publicitaires, comptables, secrétaires. Il est vingt heures cn mer de Chine et des médecins s’attachent à repêcher des boat people. Il est quinze heures à la frontière afghane et des volontaires, déguisés en moudjahidin. marchent dans la neige vers leur hôpital clandestin du Wardak. Il est quatorze heures trente au Kurdistan. treize heures en Erythrée, douze heures en Afrique et des équipes d’infirmières se relaient dans des dispensaires de montagne ou de brousse, dans des camps de réfugiés ou sur le front. Il est six
heurs du matin à Haîti, cinq heures au Salvador et au Nicaragua, et des Français expatriés risquent leur vie, pataugent dans le sang et la guerre civile,sauvent d’autres boat people, ceux des Caraïbes, tonnent contre les silences complices et les exactions des dictateurs.
_La force des despotes s’éternise quand chacun de nous ignore son proche te son lointain. Nous ne nous taisons plus. Nous sommes un œil et une conscience.
A la fin du discours, le parterre d’académiciens et de notables et ovationne l’orateur. Celui-ci n’est pas mécontent : quand il descend de la tribune, un chèque de cent mille dollars est glissé dans sa poche, récompense des mécènes aux commandos en blouse blanche.

 

Extrait de

"French Doctors" _ Olivier Weber

editions Robert Laffont (Paris 1995)

 


Ion Cortina

Poste de contrôlede l'armée Salvadorienne, (1981)

l'une des premières missions de MDM après la scission

au sein de MSF

Jacques Leclerc