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Sa dernière lettre à M. Gentillini
Ensemble.
Il était l’aîné, le grand frère et pourtant
on avait toujours envie de le protéger. Un garçon allègre
et comme habité, toujours en mouvement.
Pierre avait l’allure d’un page italien de la Renaissance, une tête
d’ange aux cheveux bouclés qu’il coupait deux fois par an au ras
du crâne , imitant ces parachutistes de la guerre d’Algérie
dont il avait combattu l’idéologie sans condamner les hommes,
comme il le faisait souvent , chrétien de légende toujours
prêt au pardon. Il ne détestait vraiment quelqu’un que par
bouffées, il le traitait alors de « pégreleux »,
il était enclin à aimer tout le monde surtout ceux qu’il
trouvait rayonnants.
Pierre n’est plus avec nous, ses références. Ses rebellions,
ses emportements nous manquent. Dans un temps lointain, aux prises avec
une grande peine, je m’étais blotti chez Pierre et Danièle,
la femme de toute sa vie, villa Guernica, boulevard Jean-Jaurès à Biarritz,
adresse mythique, dans cette maison refuge de toute choses et de la famille
Pradier en particulier.
Mon ami Pierre, l’absence de Pierre.
A mes yeux d’étudiant en médecine luttant pour l’indépendance
de l’Algérie, organisant les manifs quotidiennes et faisant ,
au Quartier latin, le coup de poing contre les « fafs »,
Pierre, avant même que je le rencontre , était un héros
de l’engagement. Il avait conquis pour l’UNEF et la gauche la corpo de
médecine.
Je le connaissais sans lui avoir encore vraiment adressé la parole.
J’ai entendu sa voix pour la première fois au téléphone
dans le maigre local que Médecins sans frontières occupait
rue Crozatier, un sous sol d’où avait fui un dentiste peu fortuné. « Allo,
ici Pierre Pradier…
-Le grand Pierre Pradier ?
-Vous me connaissez ?
-Non, enfin oui, quelle bonne nouvelle.. .»
La voix de Pierre au téléphone, son intérêt
pour nos projets les consacrait plus que toute reconnaissance officielle.
Dix ans après, à la suite d’une dernière trahison
de nos successeurs à Médecins sans frontières, empêchés
de lancer un bateau de secours pour les Vietnamiens qui se noyaient en
mer, nous avons fondé Médecins du monde. Pierre en sera,
quelques années plus tard un président inspiré et
pratique.
Nous venions de lancer cette organisation
subversive et je me sentais seul. J’avais feint de ne pas m’intéresser au contenu politique
de ce regroupement de « french doctors » venus du Biafra.
Je cachais mon jeu pour ne pas effrayer les braves et les moins braves
gens qui avaient accepté de tenter l’aventure d’un humanitaire
moderne. Je savais pourtant que sauver les victimes, empêcher qu’on
assassine les minorités étaient des tâches politiques.
C’est donc avec des médecins chrétiens que nous avons commencé la
bataille. Pour les politiques, la charité était condamnable,
il fallait changer le monde , le réformer plus profondément.
Pour moi, médecin, il fallait d’abord aider à ne pas mourir
et ensuite bouger les choses si on le pouvait. Et pour le mieux, pas
pour la théorie.
Quelques semaines après, prélude à des années
d’engagement sur le terrain, Pierre partait au Liban pour sa première
mission : l’hôpital de Bourg Hamoud à Nabaa, un quartier
palestinien que l’on disait progressiste encerclé par les milices
chrétiennes. Je le revois encore, conduisant ce camion qui apportait
le maigre matériel de la salle d’opération, passant le
pont contrôlé par les milices, sifflotant sous les balles,
aimable avec tous jusque dans la guerre. J’entends son rire pendant qu’il
installait l’antique appareil d’anesthésie qui allait sauver tant
de gens.
Je me souviens de lui au Sud Liban dans la clinique de Tyr qui donnait
sur les ruines romaines, alors que nous prêtions la main à l’imam
Moussa Sadr , fondateur du Comité des déshérités
qui sera assassiné par Khadafi. Et puis le Salvador de toutes
les violences, l’Hôtel Camino Real où l’extrême droite
que nous combattions venait tuer jusque dans les chambres. Je le revois
en grande conversation théologique avec les jésuites révolutionnaires
qui tentaient d’appliquer la stratégie de Medellin : église
de combat et de Justice. Cette droite qui massacra les pères Jésuites
et les paysans des sierras que nous tentions de soigner à la nuit
tombée.
Je l’admirais sur l’Ile de Lumière, ce bateau hôpital en
Mer de Chine, apprenant des chansons aux enfants après avoir donné ses
soins aux parents blessés par les pirates.
Je l’embrassais retour de Jérusalem, avide de ses récits
dont je craignais, au fond le réalisme.
Lorsque nous ne partions pas ensemble nous ne nous quittions pas et nous
nous racontions tout. Pierre c’est trente ans de ma vie, de la sienne,
c’est la nôtre. De l’Algérie au pays basque, de nos peurs à nos
amours, nous nous sommes tout dit. Nous sommes un petit groupe d’activistes
humanitaires, surtout des médecins, pas seulement, qui ne s’est
jamais séparé. Nous poussions l’amitié jusque
dans le canular, ce qui fut mal pris. Comme d’autres s’adonnaient à l’échange
du sang, nous avons pratiqué l’échange du vote lors des élections
européennes de 1994, il était sur la liste radicale,
moi sur la liste socialiste. J’ai voté pour lui, il a voté pour
moi. On ne plaisante pas avec ces choses-là. J’en pâtis
encore. On peut risquer sa vie ensemble, il est interdit de troquer
son bulletin contre un autre, même si cela ne change rien au
résultat.
Tous deux députés européens José Maria Mendeluce,
ancien responsable du UNHCR, nous avions loué un appartement commun à Strasbourg.
Petite communauté inventive, de réjouissance et de sérieux
que rejoignit Dany Cohn-Bendit . Danièle Pradier passait souvent
, qui éclairait la place. Motions, commissions, missions sur les
prisons Européennes , travail nocturne et discussions passionnées,
rigolade et bonne soirée ; ce fut un temps bienheureux. Puis Pierre
s’intéressa aux ressorts profonds du terrorisme et il fut le seul
assez courageux pour comparer les attentats, basques, corses, irlandais
etc..
Kosovo, enfin, alors que Pierre était responsable de l’urgence à la
Croix rouge française. Je le soutenais dans sa volonté de
construire un dispensaire dans l’enclave serbe de Gracanica assiégée
par les Albanais. Nous l’avons inauguré ensemble. Je demandais à Pierre
ne rester à mes cotés ou moi aux siens, allez savoir. Il
rédigea un rapport sur le système de soins kosovar et y
portant les premiers remèdes. Plus de trente ans s’étaient écoulés
depuis la corpo de médecine.
Puis il fut malade et m’envoya des lettres
admirables de clairvoyance, suivant pas à les progrès
de l’affection et la lutte qu’il mena contre elle.
Ministre de la Santé, j’ai longtemps lutté contre la douleur
et pour adoucir la mort. Pierre m’a donné l’inoubliable modèle
d’une fin lucide, apaisée, aimante, oserais-je dire tranquille.
Il fut entouré de l’amour de Danièle, des ses trois enfants,
Mathilde, Mirèn, François, de ses petits enfants qui venaient
autour du lit lui chatouiller les orteils et de tous les membres de la
tribu, ceux de la fameuse villa familiale Vendaval qui dominait le golfe
de Gascogne.
Sans Pierre Pradier il n’y aurait pas
eu de Médecins sans frontières
ou de Médecins du Monde. Nous avons tout fait avec lui. Vous le
comprendrez en lisant les pages qui vont suivre, et ces réflexions
que Pierre nous livre sur ce siècle des engagements , ces années
roses, ces années noires. . Au meilleur sens du terme, Pierre
Pradier fut un militant, plus encore de l’homme que du droit.
Ensemble, nous étions ensemble. Nous le restons.
Bernard Kouchner
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